20 septembre 2005

Suite des récits de torture américaine

« Torturez-le encore » dit le médecin étasunien
LARS AKERHAUG
Deuxième partie de l'entretien avec Haj Ali al-Qaisi
Ils lui enlèvent les menottes à une main. « Je vais te mettre en croix » dit l'homme qui l'interroge. Maintenant les secousses sont continues, comme les jets d'eau sale qu'on lui lance dessus. Ils pointent un fusil sur ses génitoires. Une personne s'avance, qui lui enlève son capuchon. « Je reconnus son accent arabe, c'était celui des juifs maghrébins (séfarades), voilà pourquoi nous disons que nous sommes victimes de l'occupation américano sioniste ». Haj Ali subit ce traitement pendant trois jours. On le lui fait dans plusieurs positions, on le fait rester sur la pointe des pieds. On lui dit que sa main allait « pourrir ». « Après j'ai compris que ce que j'étais en train de subir entrait dans le cadre d'une opération appelée Iron horse
, destinée à recruter des gens influents, des chefs de tribu, pour les faire travailler pour l' occupant ». Le troisième matin, à nouveau, Haj Ali rencontre un étranger, et une fois de plus on lui propose sa libération en échange de sa collaboration. « Je répondis que je n'avais rien à dire ». « Pendant tout l'interrogatoire, j'entendis des hurlements, des hurlements de femmes, des hurlements d'enfants. Tous ceux qui passaient dans le hall me frappaient. »

By the rivers of Babylon


Après la prière de midi, ils lui attachent les poignets avec des bandes de plastique, l'amènent dans une cellule et le mettent à une barre. Ils le font étendre sur le dos et apportent un gros haut-parleur. Ils mettent la chanson By the rivers of Babylone (tirée du psaume 137 de la bible, NDR
) sans arrêt, à plein volume. Haj Ali raconte qu'à ce moment-là, bien entendu, il voulait qu'on lui remette le capuchon qu'on lui avait enlevé entre-temps. Un peu après, l'homme qui faisait l'interrogatoire vient lui enlever le haut-parleur, mais désormais Haj Ali n'arrive plus à rien entendre. « J'avais encore la chanson dans les oreilles, même s'ils avaient éteint la musique ». Malgré les seaux d'eau qu'on lui jette à la figure, « je n'arrivais pas à entendre une seule parole de ce que me disait l'homme ». Alors ils le font mettre debout, lui font étendre les bras hors des barreaux de la cellule et le menottent dans cette position. « C'était le cinquième jour que je ne mangeais plus », dit Ali. L'homme préposé à l'interrogatoire revient et lui dit qu'ils ont fait une « fête de bienvenue ». « Plus tard, dit Ali, j'ai appris que c'est un traitement qu'ils font à tout le monde ».

Cellule numéro 49

« On me mit dans la cellule 49. Ils me firent une photo avant de m'enfiler le capuchon, puis firent une autre photo. Je regardais dans les cellules en face de moi et je reconnus un imam. Tous les prisonniers étaient dévêtus. « Ne t'en fais pas, me dirent ces pauvres gens, nous sommes comme ça depuis trois mois. » Alors Haj Ali cherche à se couvrir avec du papier utilisé pour la nourriture, mais les américains ne le laissent pas faire : « Les américains nous avaient donné un surnom à chacun. "Big Chicken", Dracula, « l'homme loup », Joker, Gilligan. Moi ils m'appelaient Colin Powell ».

Le lendemain arrive Charles Graner, le spécialiste, qui sera ensuite inculpé pour le scandale d'Abu Ghraib. Haj Ali a une bande sur la main pour couvrir une blessure, le sang est mal coagulé. Il attrape et arrache la bande, qui emporte la chair. Haj Ali perd connaissance. « Le jour suivant, je demandai à une femme soldat un médicament anti-douleur. Elle me dit de tendre la main au dehors en la faisant passer sous la porte. Je pensais qu'elle voulait voir ma main, mais elle monta dessus en disant : « voila l'antidouleur américain ». Quinze jours plus tard on lui donne une couverture. « J'essayais de m'en servir pour me couvrir, et mes amis étaient contents pour moi ». Dans cette enceinte, appelée « la fosse », Haj Ali raconte qu'il entendait des hurlements : « Quand ils voulaient porter de la nourriture aux prisonnières, ils envoyaient des hommes nus ». Les prisonnières étaient otages pour des frères, des pères ou des fils. « On les entendait hurler, elles ne faisaient que crier
Allah Akbar (Allah est grand
, NDR) ».

Après 15 jours, les interrogatoires s'accélèrent, les américains voulaient se débarrasser de ces prisonniers pour faire rentrer des gens nouveaux, dans une rotation entre les fosses et les tentes à l'extérieur. Un de ses amis demande à une femme soldat : « Pourquoi nous humiliez-vous ? ». Elle répond : « Ce sont les ordres, vous humilier, dans cette situation ». Ils l'amènent ensuite dans la salle des interrogatoires. Il se retrouve face à dix personnes, certains en uniforme, d'autres en civil. Ils ont des téléphones et des appareils photo. « Là, je crus rêver et je pensai qu'ils utilisaient les téléphones pour enregistrer le son ou quelque chose de ce genre », dit Ali. C'est dans cette salle que se passe la scène qu'on a vue ensuite dans le monde entier comme l'exemple des tortures pratiquées par le régime américain. « Ils me firent monter sur un tabouret avec un capuchon sur la tête et les bras écartés. Ils me dirent qu'ils allaient m'envoyer des décharges électriques. Moi, je ne le croyais pas. J'eus la sensation que mes yeux jaillissaient hors des orbites. Puis je tombai par terre ».

Les mains et la tête attachées à un tube

Pendant cette séance, Haj Ali se mord la langue. Le médecin arrive, lui arrache la cagoule avec sa chaussure, verse de l'eau dessus. « Il ne vit aucune blessure sur la langue », dit Haj Ali, « et il leur dit de continuer. D'habitude les médecins participaient aux tortures. Ils décidaient si les prisonniers simulaient ou exagéraient la douleur et faisaient signe aux tortionnaires de continuer ». Ils l'emmènent trois fois dans cette salle, et le soumettent cinq fois aux décharges électriques. Ils lui attachent la tête et les mains à un tube du plafond, lui mettent du pain sec dans la bouche. Ils lui font quelques photos et l'interrogent à nouveau. Pendant qu'ils l'interrogent ils lui demandent : « Qu'en dirais-tu si on essayait d'autres tortures ? ». Haj Ali répond : « Plus vous nous torturez, plus Dieu nous récompensera ».

L'imam

Mais Haj Ali n'est pas le seul à subir ce type de traitements. « J'ai vu l'imam de la plus grande mosquée de Fallujah. Il avait 75 ans. Ils ne se sont pas contentés de le traîner nu, ils lui ont aussi fait porter de la lingerie féminine. Et une autre, encore : ils ordonnèrent à un prisonnier d'uriner avec un sac sur la tête. Quand ils le lui enlevèrent, il vit que c'était son père qui était dessous, et ils photographiaient la scène ». « Une des femmes soldats se déshabilla devant l'imam d'une autre mosquée - dit Ali- et lui demanda d'avoir un rapport sexuel avec elle. Comme il refusait, bien sûr, la femme prit un pénis artificiel et le viola ».

Haj Ali dit que ces camps de prisonniers sont en fait des camps de formation pour la résistance. « D'habitude, 90% des gens arrêtés sont innocents. Et une fois sortis, ils sont parfaitement prêts à commencer une résistance armée contre les occupants. Quiconque a été traité de cette façon, ou voit son frère ou sa soeur traités comme ça, le ferait ». Et là Haj Ali souligne aussi l'importance de comprendre quel effet cette façon de traiter les femmes peut avoir sur la société arabe.

Après 49 jours dans la fosse, il entend les hommes qui l'interrogeaient dire qu'il avait été arrêté par erreur et qu'on allait le renvoyer dans la tente. Le lendemain, un soldat vient le chercher et le ramene dans le camp. « Tu es né une deuxième fois » dit-il. Une fois revenu dans la tente, après avoir été accueilli, il passe deux jours à regarder le ciel, en essayant de refaire la paix avec la lumière. Les cellules étaient très sombres. « Pendant ma période de cellule j'ai perdu 38 kilos, et ça je le sais parce que quand j'étais arrivé ils m'avaient mis une bande au poignet sur laquelle ils avaient écrit mon poids ». Après tout ça, on lui redonne ce qui lui appartenait, on le met dans un camion avec un sac sur la tête, mais cette fois sans les menottes. Puis ils le jettent hors du camion. « Quand j'enlevai le sac, je vis que j'étais dehors, sur la route. Je compris alors que j'avais été relâché ».

Ainsi finit l'histoire de Haj Ali à Abu Ghraib. Après l'explosion du scandale d'Abu Ghraib, Haj Ali a reçu une formation de l'ONU sur les questions relatives aux droits de l'homme . Il voulait utiliser son expérience pour fonder une association et il est allé au gouvernement irakien pour se faire aider, mais il s'est entendu répondre qu' « il n'existe pas de mauvais traitements dans nos prisons ». Alors a été organisée une conférence de présentation de l' « Association des victimes des prisons américaines d'occupation ». Les objectifs sont de diffuser les informations sur la torture et sur ce qui arrive dans ces prisons, aider ceux qui sont relâchés et aider les familles à contacter leurs parents prisonniers. L'association ne s'intéresse pas qu'aux américains. « De nombreuses prisons sont gérées par des privés, des mercenaires », explique Ali. « Il y a des gens du monde entier. Il n'y a pas que les américains qui sont coupables ».

Un crime contre l'humanité

« Ce qui arrive en Irak est une réaction très naturelle à toutes ces violations » dit Haj Ali. « Ce qu'on apelle violence est une réaction très naturelle ». « A l'époque de Saddam, il y avait 13 prisons. Maintenant, il y en a 36 gérées par le gouvernement, et 200 par les milices gouvernementales. Les prisons irakiennes sont pires, nous avons vu des cas attestés d'ongles arrachés, de mains écrasées, tout ça avec le consentement des USA ». « Tout ce qui est en train d'être commis en Irak est aussi un crime contre le peuple européen et contre le peuple américain. Ils perdent la face. La torture est pratiquée par toutes les nationalités ». « Je ne blâme pas celui qui enlève un étranger, parce que c'est une réaction à ce qu'il a subi ». Son association travaille maintenant sur la réhabilitation physique et psychologique. L'histoire de Haj Ali n'est pas finie. Le premier et le 2 octobre, il devrait venir en Italie pour la raconter au mouvement européen pour la paix et contre la guerre. Et il continuera à la raconter à tous ceux, dans le monde, qui sont disposés à entendre, de la part d'un témoin direct, des informations sur les méthodes de torture et sur les abus pratiqués par les américains.

15 septembre 2005

Le visage de la torture américaine

Le récit dramatique de Haj Ali al-Qaisi, le détenu encagoulé d'Abou Ghraib
« Je voulais seulement faire un stade de foot »
LARS AKERHAUG
« Ils m'ont fait monter sur un tabouret, avec un capuchon sur la tête et les bras en croix. Ils m'ont dit qu'ils allaient me faire des décharges électriques. Moi, je n'y ai pas cru. Alors ils ont pris deux câbles et les ont enfilé dans mon corps. J'avais l'impression que mes yeux jaillissaient hors des orbites. Après, je suis tombé par terre ». Voici l'histoire de Haj Ali al-qaisi, celui dont le portrait - capuchon noir sur la tête et électrodes- a fait le tour du monde, quand les photos faites à Abu Ghraib ont été publiées.
Avant que ne commencent ses ennuis avec les américains, Ali était un
mukhtar
, un chef de village, dans le district d'Abu Ghraib. Il parlait dans les mosquées, cultivait des dattes et gérait un parking à côté de la mosquée locale. Quand on le voit, Haj Ali est loin d'être un personnage inquiétant. C'est un homme d'aspect aimable, on imagine difficilement comment il a pu recevoir un tel traitement, comment on a pu le destiner aux tortures infernales d'Abu Ghraib.

« Mes problèmes avec les américains », raconte Ali, « ont commencé quand j'ai trouvé un terrain vague et que j'en ai fait un terrain de jeux pour les enfants ». Ali explique que les américains avaient commencé à amener là les poubelles de la zone de l'aéroport, qui contenaient entre autres des excréments et des revues pornographiques. Un médecin de la zone avait signalé de nombreux cas de blessures chez les pauvres qui fouillaient dans les déchets, à la recherche d'objets de valeur. « Avant », plaisante Ali, « je pensais que la démocratie américaine était un terrain de jeu. Au contraire ils ont réduit cette zone à un dépotoir de produits chimiques, d'excréments et de pornographie ».

Le capitaine Philips

En tant que responsable du village, il essaye de protester contre cette situation, auprès de l'administration. « Cette dénonciation », dit Ali, « a marqué le début de mes tourments ». Le 30 octobre, à onze heures du matin, il est enlevé par des soldats dans la rue où il était en train de travailler, et emmené sur une jeep hammer
. On le transporte à al-Amriye, une ex-base militaire irakienne transformée maintenant en centre de détention américain. Là il rencontre un certain capitaine Philips, qui lui dit : « Je ne sais pas quelle agence a demandé ton arrestation mais tu vas être détenu ici ». De nombreuses personnes de sa famille, qui avaient appris son arrestation, viennent demander qu'on le libère. Le capitaine Philips demande à Haj Ali s'il croit que les personnes à l'extérieur vont attaquer. « Je ne sais pas », répond Ali. Il est resté là deux jours. Le matin du troisième jour de détention, on le transporte avec un sac sur la tête dans la prison d'Abu Ghraib. « Bien entendu, à cette époque, je ne savais pas où j'étais », dit Ali. « Avant d'entrer dans cette prison, on m'a fouillé avec une procédure très humiliante ». La procédure dont Haj Ali parle dure environ une heure, une heure et demie. Les américains relèvent ses empreintes digitales, lui font un fond d'oeil et font quelques prélèvements corporels, puis le transportent dans une pièce pour l'interrogatoire. « Ces pièces, en réalité, sont des cabinets inondés d'eaux usées. Deux agents et un traducteur étaient assis loin de moi, loin de l'égout ». On oblige Ali à s'asseoir au fond de ce trou plein de merde. Ils lui demandent immédiatement : « Tu es sunnite ou chiite ? ».

Ali est pris de cours. « C'était la première fois que j'entendais cette question », dit-il. Il explique qu'avant, en Irak, du fait aussi de la loi sur le mariage , on ne demandait pas quelle était la confession d'appartenance religieuse. Puis on l'accuse d'avoir attaqué les forces d'occupation. Haj Ali montre ses doigts et fait voir un défaut qui le rend incapable de manier une arme à feu. « Je leur ai dit que je n'aurais pas pu participer, et qu'ils prennent le numéro de téléphone du médecin qui m'avait opéré. Ils m'ont même demandé si je connaissais Oussama Ben Laden - continue Ali- et j'ai répondu que je le connaissais à la télé. Ils continuèrent à me poser des questions de ce genre, même sur Saddam Hussein. J'avais l'impression qu'ils cherchaient à m'accuser de quelque chose. Après ils ont dit que j'étais anti-sémite, à quoi j'ai répondu que je considère les sémites comme étant les pères de l'humanité ». « Alors tu sais de quoi je parle », répond un des responsables de l'interrogatoire.

Les hommes qui l'avaient capturé, lui disent ceux qui l'interrogent, savaient qu'il était une personne influente, qu'il était un
mukhtar
de son village et lui demandent : « Pourquoi tu ne collabores pas avec nous ? On pourrait même te faire opérer la main ». L'homme qui dirige l'interrogatoire répète sans arrêt : « Nous sommes le plus grand peuple du monde, nous vous avons occupé et vous, vous devez vous rendre et collaborer ».

La suite révèle que l'enlèvement de Haj Ali, et de nombreux autres qui ont eu le même destin, n'a pas pour objectif d'« arrêter l'insurrection », mais plutôt d'obtenir des
renseignements
, et de recruter des gens parmi les personnages importants des villages de la zone et des sociétés tribales. Quoi qu'il en soit, Haj Ali n'accepte pas et répond : « Si vous vous définissez comme des occupants, alors résister à la force d'occupation est légitime selon la loi islamique et le droit international ». Mais les hommes qui l'interrogent continuent à lui demander s'il voulait collaborer, puis le menacent de l'envoyer à un endroit où « même les chiens ne survivent pas, ou même à Guantanamo ».

Après ce premier interrogatoire, Haj Ali est embarqué dans un camion. On distribue aux prisonniers des sacs qu'ils doivent mettre sur la tête. Un des soldats demande : « Vous avez tous le sac pour mettre sur la tête ? ». Un des prisonniers, qui est aveugle, répond que lui n'en a pas. Cet homme aussi est accusé d'avoir attaqué les forces d'occupation. Puis, quand on les fait descendre, on les transporte à un endroit de la prison appelé « Fidji ». Là, ils sont sous des tentes, par groupes de cinq tentes. Chaque groupe est entouré de fils de fer barbelés et d'un mur de 15 mètres. « C'est là qu'on mettait ceux que les américains appelaient « les gros poissons ».

Haj Ali continue à parler des conditions de vie. « Dans chaque tente, il y a quarante personnes, il n'y a pas de place, et si tu veux dormir il faut te coucher sur le côté. Dans les cinq tentes vivent environ 300 personnes ». Les prisonniers avaient des cabinets portables à leur disposition. Ils devaient faire la queue pendant deux ou trois heures, les toilettes étaient pleines « avant que n'arrive ton tour ». Toute autre possibilité de toilette était pratiquement impossible. Dans chaque tente les prisonniers partageaient chaque jour 20 litres d'eau pour tous les besoins. Pour boire ils devaient utiliser des bouteilles trouvées dans les poubelles. « La nourriture aussi était très mauvaise », raconte Haj Ali. « Nous n'avions pas de repas réguliers et, si une seule personne manquait à la discipline, on avait des punitions collectives. Par exemple, si un prisonnier parlait avec un prisonnier d'un autre camp, tout le camp était privé de repas, ou bien on était obligés de rester debout au soleil pendant des heures. A un moment, une chose étrange arriva à un chiite disciple de Al Sadr, qui s'appelait Sheikh Jaber-al-qadi. Comme tous les autres, dans le camp, venaient de villes sunnites comme Fallujah, Ramadi et Mosul, il se sentait isolé. Pour l'aider, nous lui avons demandé d'être notre guide pour la prière, et de la dire avec nous ». Quand ça s'est passé, les américains ont attrapé le gars et lui ont hurlé : « Pourquoi tu pries avec les sunnites ? ». Et ils l'ont tabassé.

Pendant cette période Haj Ali a rencontré de nombreux groupes provenant de plusieurs prisons, parmi lesquelles celle de l'aéroport de Bagdad et de Mosul. Il a commencé à entendre des histoires de torture, à voir des signes de torture ; il entend même parler de gens à qui on a injecté des substances hallucinogènes pour qu'ils voient des choses effrayantes, des scorpions ou des images de cauchemar. C'est à cette période que Haj Ali a eu l'idée de fonder une association pour représenter ces prisonniers. Haj Ali est de nouveau interrogé, et ils le menacent une fois de plus de l'envoyer à Guantanamo ou dans d'autres endroits de ce genre. Il raconte que « des femmes soldats étaient présentes pendant les interrogatoires et qu'elles exhibaient des parties de leur corps ».

La torture de Ramadan

Pendant le Ramadan, les prisonniers ont une autre souffrance à supporter. Pendant le mois de Ramadan, les musulmans ne peuvent pas manger, du lever au coucher du soleil. Pendant toute cette période, le deuxième repas était apporté aux prisonniers juste après la prière du matin, ce qui signifiait que les prisonniers devaient rester là à le regarder jusqu'à 11 heures du soir. « Ils voulaient faire plier notre capacité de résistance », c'est comme ça que Haj Ali explique ces pratiques. « Six générateurs électriques fonctionnaient jour et nuit, avec un bruit incroyable. Chaque générateur était relié à trois lampes seulement. Ils ne faisaient presque pas de lumière, rien que du bruit. Bien entendu, dans les tentes il n'y avait pas d'électricité ».

Puis, un jour, on appela son numéro, 11 716. On lui met des menottes aux mains et aux pieds, on lui couvre la tête d'un capuchon et on le met sur une jeep
hammer
. « Quand ils m'enlevèrent le sac de la tête, j'étais dans un long corridor. J'entendais un tas de gens qui criaient à cause des tortures. Ils me dirent d'enlever mes vêtements, ma djellaba (vêtement traditionnel des hommes musulmans), mon tricot, et mon slip ». Comme il refusait, cinq soldats l'attrapèrent et le déshabillèrent de force. Après ça, il dut marcher pendant dix mètres environ, jusqu'à un escalier. « Ils voulaient que je monte ces escaliers, mais mes pieds étaient très faibles et je n'arrivais pas à soulever les jambes. Je tombai par terre et ils se mirent à me tabasser. Alors, j'ai dû me hisser en me traînant. Il m'a fallu une heure ».

Après, Haj Ali est jeté contre un mur, les mains attachées au châssis d'une porte, en extension. « Bien sûr, ils me frappèrent de nouveau, ils versèrent sur moi de l'urine et de l'eau souillée, ils écrivirent sur mon corps, tirèrent des salves de coups de feu, ils utilisaient un haut parleur pour me hurler des insultes dans les oreilles et faisaient claquer les menottes, toujours dans les oreilles. Je restai comme ça jusqu'à la prière du matin ».

Quand ce fut le moment de la prière du matin, quelqu'un vint lui enlever le capuchon. Il me demanda, en parlant avec un fort accent arabe libanais : « Tu me connais ? Je suis très connu, j'ai fait des interrogatoires à Gaza, en Cisjordanie et dans le sud du Liban. J'ai une bonne réputation : ou je tire ce que je veux d'un détenu, ou je le finis ».

14 septembre 2005

Bush veut assassiner La Président Vénézuelien

Le télévangéliste américain Pat Robertson appelle à l'assassinat d'Hugo Chavez

 

VIRGINIA BEACH, Virginie (AP) - Hugo Chavez serait-il le nouveau Satan aux Etats-Unis? Le célèbre télévangéliste Pat Robertson a appelé à l'assassinat du président vénézuélien, qualifié de "terrible danger" pour l'Amérique, lors de son émission religieuse.

 

Fondateur de la Christian coalition et ancien candidat à la présidentielle, Pat Robertson a expliqué lundi au cours de son émission "700 Club" que le devoir des Etats-Unis était d'empêcher Chavez de faire du Venezuela "un tremplin pour l'infiltration communiste et l'extrémisme musulman".

 

Critique farouche de George Bush, Hugo Chavez a accusé à plusieurs reprises Washington d'organiser la chute de son régime et de soutenir les complots visant à l'assassiner.

 

"Vous savez, je ne connais rien sur cette théorie de l'assassinat, mais s'il croit que nous essayons de le tuer, je pense que nous devrions y aller et le faire, a lancé Pat Robertson. Cela serait beaucoup moins cher que d'entamer une guerre... et je ne pense pas que les livraisons de pétrole cesseront."

 

"Nous n'avons pas besoin d'un autre conflit à 200 milliards de dollars pour nous débarrasser d'un dictateur violent", a-t-il ajouté. AP

 

13 septembre 2005

Attention aux manipulation d'Israël

Quand le colonialisme se présente comme victime.

 

 Depuis maintenant une semaine nous sommes abreuvés d'images et de commentaires sur le retrait de Gaza.

 

Voilà Sharon avec des larmes aux yeux, compatissant à la douleur des colons, malheureux de devoir agir ainsi contre les colons, ses frères. Idem pour la soldatesque israélienne qui va déloger les colons en souffrant, partageant la douleur des colons, les larmes aux yeux. Et le Président d'Israël, Moshé Katsav, qui demande pardon aux colons !

 

Un vrai mélodrame, un grand show hollywoodien. Par un tour de passe-passe, bien difficile cependant à faire digérer, le voleur est devenu la victime.

 

Car qui sont ces colons irréductibles ?

 

Une bande de fanatiques, d'ayatollahs juifs, imbus d'une idéologie messianique d'extrême droite. Tous, quels qu'ils soient, sont au minimum des voleurs. Et on les plaindrait de devoir rendre le fruit de leur larcin ?

 

Pour justifier leur escroquerie ils ont trouvé un " argument de choc " : Dieu leur a donné cette terre. Voilà un message qui les arrange bien : leur mission divine consiste à voler la terre d'autrui.

 

Certains ont porté l'étoile jaune et dénoncé leur " déportation ", banalisant ainsi gravement la Shoah. D'autres déclaraient qu'un juif ne peut expulser un juif, appelant l'armée à aller plutôt " s'occuper " des Palestiniens, défendant ainsi des positions tribales, ethnicistes. Mais au fait n'est-ce pas un individu de leur mouvance politique qui a assassiné un juif, Rabin ?

 

Après ce retrait, les colons seront grassement indemnisés, suivant les sources entre 300 et 500.000 euros par famille. Mais les destructions subies par les Palestiniens, les vraies victimes de la colonisation, où est leur indemnisation pour les cultures détruites, le chômage forcé, les humiliations, l'emprisonnement, les exactions et assassinats subis ?

 

Dans des commentaires trop souvent entendus sur des médias, le gouvernement israélien est félicité pour ces " concessions déchirantes ", pour son courage. Pourquoi ? Parce qu'il rend une terre volée au mépris du droit international, au mépris du plus élémentaire respect des droits de l'homme ? On croit rêver.

 

Le monde à l'envers ? Non. Plus prosaïquement une vision colonialiste du monde.

 

Où entend-t-on dire qu'il était plus que temps que les Israéliens s'en aillent ; qu'ils n'ont rien à faire ni à Gaza ni en Cisjordanie ni à Jérusalem-Est ; que les multiples résolutions de l'ONU sont systématiquement bafouées ; que les gouvernements successifs en Israël, de gauche comme de droite, ont toujours couvert pour ne pas dire encouragé et financé le développement des colonies ; qu'ils utilisent la politique des faits accomplis, la violence contre les Palestiniens, pour imposer leurs larcins ; qu'ils quittent Gaza pour se concentrer sur la Cisjordanie et Jérusalem selon les propres aveux de Sharon ; que le Mur construit en Cisjordanie annexe des territoires palestiniens ? .....

 

Pendant ce retrait de Gaza et le feuilleton médiatique qui l'accompagne, un colon en Cisjordanie a assassiné de sang-froid trois ouvriers palestiniens le 17 août. Et le 4 août, un israélien en uniforme militaire avait tiré dans un bus, tuant quatre Palestiniens.

 

Sharon les a qualifiés tous deux de terroristes juifs. Mais alors, Sharon va-t-il donner l'ordre à l'armée israélienne de raser leur maison comme cela est systématiquement fait à l'encontre des Palestiniens ? Va-t-il envoyer des missiles contre les organisations de colons pour démanteler le terrorisme israélien ?

 

05 septembre 2005

Venezuela "Une révolution démocratique"

Venezuela : une « révolution » démocratique

Le Venezuela est en pleine révolution, sa révolution, la révolution « bolivarienne », du nom du leader de son indépendance (1811), Simon Bolivar. A la tête de ce processus de changement, un chef d’Etat aussi charismatique que controversé : Hugo Chavez. Au pouvoir depuis février 1999, ce militaire, « ancien putschiste » et « ami de Fidel Castro », comme aiment à le répéter à l’envi les grands médias, bénéficie du soutien des deux tiers de la population. Poil à gratter des Etats-Unis en Amérique du Sud, le Comandante pourfend « l’impérialisme », « le néolibéralisme » et le «  capitalisme  » et plaide pour la «  souveraineté nationale et régionale  », «  l’intégration latino-américaine  », et pour construire le « socialis me du 21e siècle  ». Derrière ses interminables discours et ses envolées lyriques, il y a les millions d’exclus - 60 pour cent de la population - vivant en marge du progrès social, du droit au travail, du droit à l’éducation, à la citoyenneté, à l’identité. La révolution bolivarienne, bien que difficile à cerner et à définir exactement, s’est donné pour tâche de changer radicalement cette situation en essayant de faire des exclus de la richesse pétrolière des citoyens jouissant pleinement de leurs droits et acteurs - plutôt que victimes - du développement. La méthode : l’approfondissement de la démocratie et la mobilisation sociale.
par Frédéric Lévêque

30 août 2005


Un peu d’histoire ...
Le 23 janvier 1958, la révolte du peuple vénézuélien mettait un terme au régime militaire répressif de Marcos Pérez Jiménez. Le Venezuela se dote alors, pour 40 ans, d’un système politique de démocratie représentative basé sur le pacte de Punto Fijo (1958). Celui-ci tentait de répondre à l’instabilité du nouveau régime. Le pacte concrétisait des conversations tenues entre leaders des principales formations politiques - le parti démocrate chrétien COPEI, l’Union républicaine démocratique (URD) et l’Action démocratique (AD - social-démocrate) - visant à établir un compromis pour gouverner. Il fonctionnera ainsi comme un mécanisme de stabilisation du nouveau système politique et scella l’alliance et le partage du pouvoir, de l’Etat entre ses trois signataires - l’URD sera cependant rapidement marginalisée. Si le pacte fut rompu officiellement en avril 1960, «  la culture du dialogue et de consensus entre les élites des partis principaux se maintint jusqu’en 1999  », précise Ysrrael Camero, (Analitica.com, oct. 2000).
Le pays n’échappant pas à la logique de la guerre froide, le Parti communiste (PCV), fort implanté dans le mouvement ouvrier à l’époque, fut le grand absent de cet accord. Des guérillas naîtront par la suite sous l’influence de la révolution cubaine (1959) avant que leurs leaders soient intégrés au système politique au début des années 70.
Le système puntofijiste connut son apogée avec le boom pétrolier des années 70 ; c’est l’époque de ladite « Venezuela saoudite ». Le revenu par habitant est le plus élevé du sous- continent latino-américain. La rente pétrolière se consolide comme la principale source de devises étrangères, mais l’opportunité d’impulser des transformations structurelles de l’appareil productif et de redistribuer plus équitablement les revenus n’est pas saisie. La mono production basée sur l’industrie pétrolière devient le modèle sur lequel l’Etat et les secteurs économiques dominants appuient leurs activités économiques. Paradoxalement, alors que les revenus sont au plus hauts, l’Etat s’endette. Au début des années 80, à l’instar des autres pays latino-américains, le modèle vénézuélien entre en crise. Le 18 février 1983, c’est le « Vendredi noir ». En réponse à une baisse des prix du pétrole sur le marché international et à une fuite massive de devises, menaçant de laisser le pays sans réserves, la monnaie, le bolivar, est dévaluée. Si le système rentier agonise, l’illusion est toutefois maintenue par l’endettement extérieur, et le pays doit se soumettre progressivement aux instructions des banques et institutions financières internationales pour pouvoir refinancer sa dette et se voit contraint ainsi d’appliquer des plans d’ajustement structurel. Conséquences prévisibles : les salaires et le niveau de vie baissent, l’inflation, le chômage et l’informalité explosent. La crise du système affecte durement la légitimité de ses représentants au premier rang desquels figurent les partis politiques.
En 1989, le social-démocrate Carlos Andrés Pérez (CAP) est réélu à la présidence de la République - il avait gouverné le pays de 1974 à 1979 - au milieu d’une crise économique et sociale gravissime. Il incarne l’espoir d’un retour aux « glorieuses » années 1970. Douze jours après son entrée en fonction, il retourne sa veste et annonce au pays son programme de « contre-réformes », c’est la politique du « grand virage ». L’objectif proclamé est de passer d’une économie ayant comme centre de gravité l’Etat, fortement dépendant des revenus pétroliers, à une économie de marché, ayant comme moteur les exportations du secteur privé. La plupart des contre-réformes néolibérales (dévaluation du bolivar à des fins de compétitivité, abandon des subsides maintenant la viabilité du rachitique appareil industriel national, programme de privatisation des entreprises publiques, dégel des prix sur de nombreux produits, etc.) sont d’application immédiate. La hausse du prix de l’essence est répercutée directement par les chauffeurs de bus le 27 février sur les prix des transports en commun, qui sont multipliés par deux du jour au lendemain. C’est le détonateur d’une gigantesque révolte populaire, spontanée et chaotique : le Caracazo. La répression de l’armée fait entre 250 et 3.000 morts, selon les sources. Les heures de ladite Quatrième république sont comptées. En 1992, contre le système politique corrompu et en réaction au massacre de 1989, deux tentatives de coup d’Etat militaire ont lieu. Elles échouent. Toutefois, un lieutenant colonel rebelle attire l’attention, à la télévision, en assumant la responsabilité du soulèvement du 4 février 1992 et en affirmant que les objectifs n’ont pas été atteints « pour l’instant ». C’est Hugo Chavez. Il passera deux ans en prison. Plus tard, alors que le système puntofijiste prend l’eau de toutes parts (démission du président pour corruption en 1993, crise du secteur bancaire, etc.), le lieutenant colonel opte pour la voie électorale. Il remporte les élections pour la magistrature suprême en 1998.
Durant la Quatrième république, la participation populaire aux affaires publiques se limitait à l’acte électoral. Il s’agissait à l’évidence d’un progrès considérable par rapport aux différents régimes autoritaires et dictatoriaux qui se sont succédés lors de la première moitié du vingtième siècle, mais cette conquête démocratique fut flouée par l’accaparement quasi-privée de l’Etat et de la rente pétrolière par quelques puissants secteurs économiques et les partis au pouvoir qui, pour s’assurer une relative paix sociale, développèrent de larges réseaux de clientélisme, achetant le consensus et réprimant l’opposition la plus aguerrie. Ce système n’a pas su se réformer et a été balayé. Pour l’historienne vénézuélienne Margarita Lopez Maya, «  à la différence des pays du cône Sud de l’Amérique latine, le Venezuela n’a pas connu de dictature dans les années 1960 et 1970. De ce fait, il n’a pas eu besoin d’une « transition démocratique ». En revanche, les divers mouvements sociaux qui se sont multipliés depuis les années 1980 ont toujours exigé une « réforme » de l’Etat pour atteindre une démocratie plus « profonde », plus « intégrale ».  » (Supplément du Monde Diplomatique, juin 2005) En effet, en 1989, suite au Caracazo et face au mécontentement populaire, le Congrès vénézuélien nomme une Commission bicamérale pour étudier les bases d’une plus grande participation citoyenne aux affaires publiques. Ce débat sur la possibilité d’une réforme constitutionnelle fut suspendu en 1992. Il faudra attendre 1999 et l’arrivée de Chavez au pouvoir pour qu’une suite soit donnée à cette aspiration grandissante des secteurs exclus de la richesse pétrolière.
La « révolution bolivarienne » en marche
1. Institutionnalisation de la « démocratie participative »
Haï par certains, adoré par d’autres, M. Chavez, depuis que l’actualité de son pays est sporadiquement traitée dans les colonnes de la presse internationale, a été affublé d’une série de qualificatifs tendant à contester la légitimité démocratique que la majorité de la population vénézuélienne lui a pourtant octroyée à dix reprises depuis 1998 au cours d’élections nationales, locales et de référendums. De par ses longs monologues à la télévision et son ton souvent agressif et provocateur contre l’administration Bush, Hugo Chavez n’entre pas dans le moule du chef d’état traditionnel et ne bénéficie pas des faveurs des médias et des puissants de ce monde. Mais le système politique vénézuélien répond pourtant aux canons de la démocratie libérale : la presse y est libre, le multipartisme en vigueur et des élections, nationales et locales, y sont organisées à échéances régulières. Les principes démocratiques sont respectés et même approfondis. La « révolution bolivarienne » entend dépasser les limites de la démocratie « traditionnelle ». Certes, il serait bien difficile de théoriser ce processus de changement en constante évolution et définition. Cependant, au niveau politique, le projet porté par la majorité vénézuélienne s’apparente à la - difficile - mise en place d’une authentique démocratie participative, pilier sur lequel se développera ce « nouveau Venezuela », promu par Chavez et ses partisans.
«  Quand Chávez a remporté les élections (1998) et s’est installé à la présidence de la République, le gouvernement ne disposait ni d’un corps idéologique ou doctrinal systématique, ni de lignes directrices claires qui auraient pu constituer un projet pour le pays dans les principaux domaines, ni d’organisations politiques en mesure de suppléer de manière adéquate à ces carences », nous dit Edgardo Lander, sociologue de l’Université centrale du Venezuela (CLACSO, 2004). Cependant, « les propositions concernant la sphère politique sont plus claires que celles qui se rapportent au modèle économique. » Comme promis durant la campagne, le gouvernement lance une série de réformes institutionnelles dont l’élaboration d’une nouvelle constitution considérée généralement comme très progressiste. La Cinquième république est née.
Si l’on se réfère au préambule de la nouvelle constitution, l’objectif est d’établir une « société démocratique, participative et protagonique [Traduction de protagonica, où le peuple est le protagoniste] ». L’article 2 nous dit que le Venezuela se constitue en un « Etat démocratique, de droit et de justice ». Dans le chapitre IV, le droit des citoyens à participer librement aux affaires publiques, de manière « directe, semi-directe ou indirecte  » est déclaré fondamental. Ce droit est donc compris dans un sens plus large, en favorisant la participation dans les « processus de formation, d’exécution et de contrôle de la gestion publique  ».
Toujours selon M. Lander, « le changement le plus significatif de la Constitution de 1999, comparée à celle de 1961, se situe peut-être dans la large gamme de nouvelles formes de participation qui définissent un régime politique combinant les formes traditionnelles de la démocratie représentative libérale (séparation des pouvoirs et élection des pouvoirs exécutifs et législatifs aux niveaux municipaux, étatiques et nationaux) avec des formes de démocratie directe, "participative et protagonique". » Ces nouveaux instruments de souveraineté populaire sont décrits par l’article 70. En matière politique, il s’agit de « l’élection aux charges publiques, le référendum, la consultation populaire, la révocation du mandat, l’initiative législative, constitutionnelle et constituante, la session ouverte, l’assemblée de citoyens et de citoyennes dont les décisions seront d’un caractère inaliénable, entre autres ; » ; et en matière sociale et économique, « les instances de contrôle citoyen, l’autogestion, la cogestion, les coopératives sous toutes les formes y compris celles à caractère financier, les caisses d’épargne, l’entreprise communautaire et autres formes associatives guidées par les valeurs de la coopération mutuelle et de la solidarité. »
Un des instruments principaux devant conduire le Venezuela vers un régime de démocratie participative sont les conseils locaux de participation publique, créés par une loi de mai 2002. Il s’agit d’instances de gouvernement local, où les communautés organisées participent à l’élaboration de plans, projets et programmes de développement local. On pourrait rapprocher cette initiative des expériences de budget participatif du Brésil, la plus connue étant celle de Porto Alegre. En effet, au sein de ces espaces, la population organisée et les élus d’une municipalité affectent des fonds - notamment du Fonds intergouvernemental pour la décentralisation (FIDES) - à divers projets locaux.
Margarita Lopez Maya souligne que « la "participation" dans tous les domaines de l’Etat devient désormais la pratique centrale pour transformer les relations de pouvoir profondément inégales existant dans la société (article 62). Les "Lignes générales" du Plan de développement économique et social 2001-2007 - qui devient le Plan de la nation pour l’actuelle période constitutionnelle - soutiennent que la participation favorise l’auto-développement, inculque la coresponsabilité et encourage le "protagonisme" des citoyens. Ces derniers seront les piliers sur lesquels doit se dresser une société égalitaire, solidaire et démocratique. » Elle poursuit en affirmant que « il ne s’agit ni de détourner l’Etat de ses obligations ni de lui abandonner le rôle central. On lui assigne une tâche "d’accompagnateur", de créateur des conditions qui permettront la "prise de pouvoir" des citoyens. Les familles et la société organisées deviennent des acteurs "transformateurs" et "transformés". »
A peine arrivé au palais de Miraflores, Hugo Chavez déploie donc une stratégie consistant « prioritairement à modifier le cadre institutionnel à travers des mécanismes électoraux universellement reconnus comme inhérents à tout système démocratique  », souligne le chercheur Dick Parker. «  Il était évident que depuis le début, les perspectives de consolidation du projet étaient intimement liées à sa légitimité démocratique  » (Observatoire social de l’Amérique latine - OSAL, juin 2002). C’est au cours de cette période que les pouvoirs publics furent relégitimés par des élections générales et que fut adoptée par référendum populaire (le 15 décembre 1999) la nouvelle constitution conçue, selon Ali Rodriguez, actuel ministre des Affaires étrangères vénézuélien, comme «  un guide général où sont définis les grands objectifs et les grandes orientations pour l’ensemble de la société par rapport aux nouvelles réalités du monde et du Venezuela. De manière que toute la structure légale qui doit régir les relations entre les différents secteurs de la société doit s’aligner sur le nouveau projet national incarné par la Constitution  » (Revue vénézuélienne d’économie et de sciences sociales, mai 2002). Plus qu’une constitution, la « bicha » (littéralement le "machin"), comme on dit au Venezuela, est un programme politique.
2. Réformes économiques et déstabilisation
Il a fallu attendre novembre 2001 pour que l’administration Chavez adopte les premières réformes économiques d’envergure, avec les 49 décrets-lois. Pour Temir Porras Ponce Leon, «  le deuxième semestre de l’année 2001 constitue un tournant politique majeur au Venezuela (...) la coalition majoritaire qui soutient l’action de gouvernement d’Hugo Chávez assume une ligne politique de réformisme radical (...) Prendre effectivement une telle option politique constituait une véritable déclaration de guerre à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, profitaient de l’ancien système.
«  Cela n’est pas un hasard. Car l’engagement pris par la coalition majoritaire était justement de rompre radicalement avec le passé. Rompre politiquement, en remodelant l’architecture institutionnelle du pays et les pratiques politiques traditionnelles. En ouvrant l’espace politique à la participation populaire et aux classes sociales marginalisées. Rompre économiquement, en mettant en cause un modèle d’État nourrisseur, mais nourrisseur d’une minorité dont il était le principal pourvoyeur de fonds, de contrats et de privilèges fiscaux. Rompre socialement, en faisant des politiques de développement le cœur de l’action publique et non pas un analgésique contre les effets de la « seule politique possible ».  » (Recherches internationales, n°69, mars 2003).
Des 49 décrets-lois, trois sont particulièrement emblématiques et ont suscité au sein de l’opposition des réactions particulièrement virulentes et mêmes disproportionnées par rapport au contenu réel de ces réformes. Il y a la loi sur les hydrocarbures, base légale de la réforme pétrolière du régime actuel qui stoppe le processus de privatisation de PDVSA, la société pétrolière publique ; la loi des terres qui trace le cadre juridique dans lequel se développe aujourd’hui la réforme agraire ; et la loi de la pêche qui protège la pêche artisanale d’industrielle. Ces réformes -sans oublier certaines erreurs politiques du gouvernement - sont la raison profonde de l’ire de secteurs dirigeants de l’opposition. Le 10 décembre 2001, patronat, médias commerciaux, syndicats et partis d’opposition appellent à une « grève » nationale de 24 heures. Il s’agit de la première manifestation d’envergure de l’opposition au gouvernement et de la première action d’une longue série de mobilisations qui mèneront directement au coup d’Etat du 11 avril 2002.
Lorsque les leaders de l’opposition ont accentué leur campagne et tenté le 11 avril 2002, avec le soutien des administrations Bush et Aznar, de se débarrasser du président vénézuélien en le séquestrant et en faisant croire à sa démission, les supporteurs de ce dernier « entrèrent dans un état pratiquement constant de mobilisation  », affirme le journaliste canadien Jonah Gindin (Venezuelanalysis.com, mars 2005). Une mobilisation défensive mais qui a créé une dynamique favorable à l’approfondissement du processus de changement et à la prise de conscience que le « peuple » avait les cartes en main. Ainsi, si nous ne reviendrons pas sur le déroulement de ce coup d’Etat, l’Histoire retiendra l’extraordinaire mobilisation spontanée, sans direction politique, des secteurs populaires qui par millions, dans tout le pays, encerclèrent institutions et casernes militaires en exigeant le retour de Mr Chavez. Ce qu’ils obtinrent.
C’est à nouveau la population qui permit au gouvernement de survivre, à partir du 2 décembre 2002, au lock-out patronal et au sabotage de PDVSA, principale source de revenus du gouvernement. Pour la troisième fois en un an, l’opposition au gouvernement national, relayée par les médias, appelait à une grève générale afin de faire chuter le président. C’est le secteur du pétrole qui fut le plus touché par cette action puisque les gérants de l’entreprise, véritable « Etat dans l’Etat », commencèrent à saboter le système informatique de PDVSA.
Au cours du processus de récupération de PDVSA, plusieurs expériences de contrôle ouvrier ont été expérimentées par les travailleurs. A El Palito, des dizaines d’ouvriers ont travaillé jour et nuit pour contrer le sabotage économique. C’est aussi la pression des travailleurs et de la population qui obligea des entreprises de transport de combustible à ouvrir et à distribuer l’essence. Des expériences similaires ont eu lieu dans d’autres secteurs d’activités. Au milieu du lock-out, des travailleurs ont pris des entreprises exigeant leur réouverture et un contrôle ouvrier direct sur la production, c’est le cas de Texdala, fabrique de textile de Maracay et de la Centrale Carora, usine sucrière dans l’Etat de Lara. A Ananco, le maire et le gouverneur empêchèrent l’envoi de gaz pour approvisionner les entreprises de l’état de Bolivar. Des milliers de travailleurs des entreprises sidérurgiques se rendirent en bus à Ananco et, appuyés par des travailleurs de PDVSA et des habitants, forcèrent le rétablissement de l’approvisionnement pour le fonctionnement normal des entreprises. A Caracas, dans le réseau d’écoles contrôlées et fermées par l’opposition, le 9 janvier 2003, 28 écoles étaient « prises » par la population.
3. L’offensive politique et sociale : les « missions »
Les milliers d’heures de télévision et les millions de dollars investis dans la campagne de déstabilisation n’ont pas permis à l’opposition de faire tomber le gouvernement. Les 63 jours de lock-out patronal et, surtout, le sabotage pétrolier ont fait chuter l’activité économique du pays de 9,5 pour cent en 2003, ont causé près de 10 milliards de dollars de pertes et ont considérablement augmenté le chômage et la pauvreté. L’opposition au gouvernement Chavez a réussi à faire chuter la production quotidienne de pétrole à 200.000 barils, pour 3 millions avant la grève. Mais elle a finalement échoué. Car le gouvernement a récupéré le contrôle de la principale entreprise du pays début 2003 et avec la rente pétrolière, a repris l’offensive et lancé une série de programmes sociaux - « les missions » - à travers la mobilisation populaire et des structures parallèles à un Etat hérité de l’ « ancienne » république où inefficacité et corruption sont la règle.
Les « missions » sont un ensemble de programmes sociaux (alphabétisation, éducations secondaire et universitaire, santé gratuite et de proximité, insertion socio-professionnelle, formation au coopératisme, redistribution des terres agricoles, etc.) qui ont remporté un franc succès grâce à la mobilisation et la participation de la population. Si utiliser les revenus du pétrole pour des programmes sociaux démontre, pour certains médias, la «  démagogie  », l’ «  électoralisme  » et le «  populisme  » de Chavez, les résultats en termes d’amélioration des conditions de vie comme au niveau électoral sont concluants. Parmi les quelque six millions de personnes qui votèrent pour le « no » à la révocation du président, le 15 août 2004, lors du référendum révocatoire de son mandat convoqué par l’opposition, on retrouve certainement les plus d’1,2 millions de personnes qui ont profité des programmes d’alphabétisation, les quelques 120 mille familles qui ont bénéficié de la réforme agraire, les millions de Vénézuéliens qui profitent du nouveau réseau de médecine gratuite de proximité, les milliers d’étudiants exclus du système universitaire qui se sont inscrits gratuitement à la nouvelle « Université bolivarienne », les milliers de membres de coopératives qui ont bénéficié de formations et de micro-crédits, les « sans papiers » vénézuéliens et étrangers qui ont vu leur situation régularisée, etc.
Rencontré par l’auteur de ces lignes à Caracas à la veille du référendum du 15 août 2004, Edgardo Lander résume en quelques phrases la vision politique qui sous-tend ces fameuses « missions » : « D’une situation où la politique sociale est vue surtout comme un calcul pour faire passer les gens de la pauvreté critique à la pauvreté, on assiste à une réorientation dans la notion de politiques publiques. Il ne s’agit pas de donner deux dollars à une personne qui n’en avait qu’un par jour auparavant. Il s’agit de transformer en citoyen(-ne) une personne marginalisée, qu’elle ait une carte d’identité, qu’elle apprenne à lire et fasse des études, qu’elle fasse partie d’un réseau social. Les possibilités pour l’amélioration des conditions de vie passent par cette condition : que les sujets sociaux populaires soient les sujets politiquement organisés. C’est un changement fondamental, total de perspective. Le critère est celui de la constitution de sujets sociaux organisés capables de défendre leurs propres intérêts et de lutter pour eux. La priorité des politiques sociales a été de créer des processus organisationnels.  »
Pour témoigner de la prévalence de cette vision, passons brièvement en revue quelques réformes entreprises par le gouvernement.
  Mission « Barrio Adentro » (A l’intérieur du quartier)
Lancée en 2003, d’abord à Caracas, puis dans le reste du pays, la mission Barrio Adentro entend, selon le ministre vénézuélien de la santé et du développement social, «  décentraliser et unifier un système de santé affaibli par une décennie de néolibéralisme. Au coeur du projet : le retour du service public dans les quartiers populaires et une conception holistique de l’usager, autant patient que citoyen, travailleur, consommateur ou habitant. » (Le Courrier, mai 2004) Il s’agit en fait de créer un réseau de santé primaire dans les quartiers populaires, où vit la majorité vénézuélienne, et qui étaient dépourvus de médecins et de centres de santé. Le ministre poursuit : « Ce réseau constitue le noyau d’une approche globale. Présents 24h/24, les médecins des dispensaires soignent, bien évidemment. Ils disposent de cent cinq médicaments génériques de base mis gratuitement à disposition. Depuis qu’existe Barrio Adentro, 80% des remèdes dispensés l’ont été gratuitement. Mais à côté de ce travail, le médecin de quartier a aussi un rôle crucial d’éducation sanitaire et de prévention vicinale. Il élabore, par exemple, avec la communauté, des plans d’assainissement environnemental. Dans chaque dispensaire est mis sur pied un comité populaire chargé de seconder et de guider les médecins. »
Cette « mission », certainement l’un des plus importants succès de l’administration Chavez, n’a été possible que grâce à la participation communautaire qui accueille le médecin, l’assiste et le guide dans la communauté.
  Réforme des terres urbaines
Au début des années soixante, 35 pour cent des Vénézuéliens vivaient à la campagne. Quarante ans plus tard et du fait de l’abandon du secteur agricole par la Quatrième république, l’exode rural a fait du Venezuela un pays où entre 85 et 90 pour cent de la population est urbaine. Celle-ci s’est installée illégalement sur des terrains de la périphérie des grandes villes. Les exilés de la campagne, même s’ils vivent depuis plusieurs décennies sur ces terrains, n’avaient pas de droit dessus. Le gouvernement vénézuélien a donc décidé de régulariser cette situation. « Il s’agit de donner aux personnes un titre de propriété sur leur maison, généralement construite de leurs mains, qui leur assure une sécurité juridique indispensable pour profiter de toutes les garanties et bénéfices déterminés par la loi. Avec ce titre, ils savent que cette maison est bien la leur et qu’on ne la leur retira pas et peuvent ainsi effectuer des petits emprunts pour la rendre plus confortable ou faire des réparations.  », écrit le journaliste français Benjamin Durand (Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine - RISAL, juin 2004).
Pour acquérir ces titres de propriété, il n’y a pas mille manières de faire. Un ensemble de règles devant assurer la transparence de la procédure a été établi par la loi. Le gouvernement promeut un processus collectif et entend stimuler la participation. Ainsi, les habitants d’une zone d’un maximum de 200 habitations doivent former un comité des terres urbaines (CTU), composé d’habitants élus par une assemblée, qui les représentera face aux autorités. Ce comité aura notamment pour tâche d’informer et expliquer la procédure aux habitants de sa zone et d’effectuer un relevé cadastral. Benjamin Durand : « Il s’agit de faire un inventaire quantitatif du nombre de familles, de logements et d’édifices que comporte la zone urbaine précédemment définie accompagnée de données qualitatives sur l’état des infrastructures, les conditions d’occupations, socio-économiques, culturelles, éducatives, sportives, etc. Toutes ces informations permettent d’obtenir une première approximation des caractéristiques et conditions de l’établissement urbain et populaire. De plus, le CTU est chargé de rédiger la « Carta de barrio », document contenant l’histoire du barrio raconté par ses habitants qui auparavant n’existait que dans les mémoires et se transmettait oralement. Ces histoires sur la vie du quartier révèlent son identité actuelle et passée, sa vision et ses désirs pour l’avenir. Ce document contient également les projets proposés par la communauté pour améliorer les conditions de vie ce qui permet d’établir des critères pour l’utilisation et la gestion de l’espace urbain disponible et la mise en place de normes et formes de cohabitation nécessaire pour vivre et construire un mode de relation communautaire destiné au bien-être de tous. »
  Les « conseils communautaires de l’eau » et les « tables techniques de l’eau »
Le problème de l’accès au réseau d’eau potable a été et reste fondamental aujourd’hui dans les quartiers pauvres de nombreux pays. Depuis les premiers pas de la « révolution bolivarienne », quelques 3,5 millions de personnes supplémentaires, selon les dires de la ministre de l’Environnement, ont été raccordées au réseau de distribution d’eau potable. Aujourd’hui, 94 pour cent de la population urbaine a accès au réseau. A la campagne, ce taux s’élève à 78 pour cent. Pour atteindre ce résultat, les entreprises publiques d’eau ont le devoir d’impulser au sein des communautés l’organisation de « conseils communautaires de l’eau » afin que celles-ci participent à la gestion de ces réseaux de distribution et que les habitants prennent conscience de la rareté de ce bien si convoité, surtout actuellement, après trois années assez sèches au Venezuela. C’est à travers les « tables techniques de l’eau » que se rencontrent l’entreprise publique, les techniciens, des représentants de la communauté, la mairie, etc. Ce type de réforme promeut la coresponsabilité et l’identification de la population avec les services de distribution d’eau.
  Démocratie économique : cogestion et coopératisme
La « démocratie participative  » ne s’applique pas seulement à l’arène politique mais également à la sphère économique. La promotion de l’organisation collective, du coopératisme, de l’économie « sociale », « solidaire » ou encore «  alternative » - termes qui méritent de longs débats - et d’un développement « endogène » constitue probablement une des marques de fabrique du projet économique impulsé par le gouvernement. Pour ce faire, ce dernier a adapté la législation vénézuélienne, a développé un réseau d’institutions de micro-crédits, oblige légalement les banques commerciales à consacrer un pourcentage de leurs prêts au secteur de l’économie sociale (démocratisation du capital), a lancé la mission « Vuelvan caras  », un programme d’insertion socio-professionnelle de la population - on y apprend notamment divers métiers et une formation au coopératisme - et favorise, par les achats de l’Etat, les petites et moyennes entreprises et les coopératives.
A côté de la promotion de ladite économie sociale, sous la pression des travailleurs, quelques 88 entreprises sont passées récemment sous un mode de gestion partagée entre travailleurs et l’Etat. Ce modèle de cogestion varie d’une entreprise à l’autre. Parfois les travailleurs sont majoritaires, parfois c’est l’Etat qui l’est.
  Le droit à la communication : un droit humain
Suite à des pourparlers entre autorités et médias alternatifs et communautaires, le droit à la communication a été reconnu comme un droit de l’homme dans la constitution de 1999. Celle-ci reconnaît qu’à côté de la propriété privée et publique des moyens de communication, il existe également un droit à la propriété sociale et collective des médias. Concrètement, cela suppose que l’État s’engage à garantir la possibilité d’avoir les instruments, les ressources et les mécanismes juridiques nécessaires pour que la population puisse avoir ses propres canaux de communication. Il doit notamment octroyer une portion du spectre radio-électrique aux médias communautaires.
Un aspect important des règlements adoptés pour garantir ce droit est le principe de la séparation entre le média et la programmation. Cette dernière est assurée par des producteurs indépendants, c’est-à-dire par des habitants de la communauté eux-mêmes, qui ne sont pas les mêmes que ceux qui sont responsables du média. Une télévision communautaire, par exemple, est un espace ouvert, une sorte d’école permanente où sont intégrés de manière permanente de nouveaux membres d’une communauté qui participent au fait communicationnel non plus comme simple spectateur mais comme acteurs en réalisant eux-mêmes des programmes. Ces communautés peuvent ainsi produire leur propre réalité, leur propre image et ne plus laisser ce pouvoir à quelques entreprises de communication.
Obstacles et difficultés
Bien évidemment, le projet d’approfondissement de la démocratie au Venezuela comme moyen pour transformer le pays ne se passe pas sans difficultés. Les obstacles sont multiples. Certains on trait au développement de tout processus participatif. Il s’agit notamment de la cooptation exercée par les partis politiques, de la persistance de conceptions paternalistes, clientélistes et bureaucratiques dans la relation entre les autorités et la population ou encore de la « culture de l’urgence » au sein de la population. D’autres problèmes sont liés plus particulièrement au Venezuela et à la conjoncture politique qu’il traverse. Nous allons mettre en évidence ci-dessous plusieurs problèmes que rencontre le processus :
— Le conflit politique : le pays s’est trouvé de fin 2001 à 2004 plongé dans un conflit politique très dur qui l’a conduit au bord de la guerre civile. Les sabotages économiques, le coup d’Etat, les manifestations violentes ont plongé gouvernement, opposition, et la population en général dans une logique d’affrontement et d’intolérance très peu propice à la sereine mise en place de nouveaux mécanismes démocratiques et de réformes sociales et économiques.
— La faiblesse institutionnelle : au Venezuela, l’Etat est associé à l’inefficacité, à la bureaucratie et à la corruption. La volonté de changement de la majorité de la population ou de son leader-président bute souvent sur la lourdeur bureaucratique d’institutions héritées de la Quatrième république. Le changement institutionnel pour incorporer la participation communautaire est lent et complexe. A côté de ces difficultés, il faut ajouter que de nombreux fonctionnaires sont entrés dans la fonction publique grâce aux partis de l’époque et, étant donné le climat de polarisation extrême, font leur possible pour faire capoter des réformes gouvernementales ou pour décourager la participation citoyenne.
Pour illustrer ces propos, le plan d’alphabétisation du gouvernement, basé sur une méthode cubaine, est illustratif des lacunes de l’administration. En 2003, le gouvernement a constaté l’échec du plan d’alphabétisation mis en œuvre à travers la structure du ministère de l’Education, comme cela se ferait dans n’importe quel pays. Les résultats étaient mauvais puisque le programme n’avait pas réussi à alphabétiser le quart de ce qu’avait promis le président de la République. La réponse du gouvernement a consisté à créer des structures parallèles à l’Etat - les fameuses « missions »- et de les doter d’un budget afin d’exécuter les projets. Le problème résidait dans le fait de trouver des personnes qui allaient mener ce projet à bien, puisque l’administration ne remplissait pas son rôle. La solution a été de recourir aux organisations sociales et communautaires des quartiers populaires pour suppléer les défaillances de l’Etat. La participation de dizaines de milliers de Vénézuéliens à ce programme a permis d’alphabétiser près d’1,5 million de personnes et au gouvernement de déclarer le pays libéré de l’analphabétisme.
— L’autonomie des organisations sociales : Nous avons jusqu’à présent traité des nombreux espaces démocratiques créés sur initiative gouvernementale pour la participation citoyenne. Le gouvernement est à l’origine de nombreuses nouvelles organisations sociales et communautaires qui servent à la fois de courroies de transmission mais aussi d’espaces de critique, de réflexion et de questionnement de certaines politiques officielles. Cependant, un des probables défis des prochains mois est la construction d’organisations et mouvements sociaux autonomes des institutions et du gouvernement. Si la démonstration de la capacité mobilisatrice de la population a été faite, lors du coup d’Etat notamment, il n’existe aucune organisation politique ou sociale qui s’apparente à ce qui existe dans les pays voisins (les paysans sans terre du Brésil, les indigènes équatoriens de la CONAIE, les différents groupes piqueteros argentins, etc.), ce qui peut constituer à terme une grande faiblesse.
L’absence de médiations organisées entre les secteurs populaires et le Comandante Chavez - les partis politiques sont relativement faibles, peu représentatifs et forts critiqués -, estimées par beaucoup comme nécessaires, constitue une importante source de vulnérabilité de tout le processus.
En guise de conclusion
« Chavez nos desperto (Chavez nous a réveillé) », est une phrase que l’on entend souvent dans la bouche des habitants des quartiers populaires de Caracas. Certes, cette affirmation n’est qu’à moitié vraie mais est révélatrice d’une situation. L’effondrement progressif du système puntofijiste a généré un nombre important de luttes sociales. Ce sont ces mouvements qui ont porté Chavez au pouvoir, il a catalysé cette force de rejet et cette envie de changement et, en tant que président, a renforcé la dynamique mobilisatrice et démocratique.«  Pour lutter contre la pauvreté, il faut donner le pouvoir aux pauvres  », répète-t-il souvent. L’organisation sociale et populaire est impulsée à la fois depuis le haut, par le Comandante, et depuis le bas par le foisonnement d’initiatives. Elles sont complémentaires la plupart du temps, s’entrechoquent bien souvent, les vieilles pratiques bureaucratiques et l’opportunisme ne manquant pas. La participation s’exprime à la fois par les canaux institutionnels et par les multiples initiatives prises par la population. Partout, le visiteur pourra constater le foisonnement des débats et la multiplicité d’organisations populaires. Une organisation parfois spontanée, parfois encadrée, souvent efficace, tout aussi souvent chaotique qui porte ses fruits et permet aujourd’hui au gouvernement vénézuélien de bénéficier d’un soutien populaire très élevé, phénomène peu fréquent après autant d‘années au pouvoir, et d’envisager sereinement un nouveau « sextennat » de Chavez lors des élections présidentielles de décembre 2006.
La révolution bolivarienne est un processus de changement en cours dont personne ne peut prédire l’évolution à moyen terme. Faire un bilan de l’instauration de la « démocratie participative » au Venezuela est prématuré car le pays s’est trouvé de fin 2001 à 2004 plongé dans un conflit politique très dur qui l’a presque conduit à la guerre civile. La plupart des réformes importantes, qu’elles soient économiques, sociales ou politiques, ont été impulsées sérieusement à la mi-2003.
Cependant, ce qui fait l’originalité du processus, par rapport à d’autres expériences de gouvernement progressistes en Amérique du Sud (Uruguay, Brésil, Argentine), c’est sa volonté de « dépasser la dichotomie « plus de marché, moins d’état » qu’on a essayé d’imposer dans les années 90 sous le terme de gouvernance pour entrer dans le domaine de ce que nous appelons « gouvernement participatif » où le poids des communautés et de l’Etat est fondamental », nous disent Cecilia Cariola et Miguel Lacabana (Revue vénézuélienne d’économie et de sciences sociales, janvier 2005) qui pensent aussi que les réformes mènent à un Etat fort et démocratique, « dont le rôle n’est pas seulement d’imposer des correctifs au marché mais d’impulser le développement national et où le concept de démocratie participative octroie un rôle (...) à l’intégration sociale des secteurs populaires. »
La vision universaliste qui semble prévaloir dans les politiques et réformes sociales mises en œuvre par le gouvernement vénézuélien est en rupture avec celle qui domine dans les politiques dite de « lutte contre la pauvreté » promues par les gouvernements « néolibéraux » et les institutions financières internationales. La révolution bolivarienne n’a pas l’intention de juste se contenter d’assister économiquement les plus fragilisés par la baisse du niveau de vie et l’aggravation des inégalités sociales mais de renverser la tendance et de faire de cette population exclue des citoyens jouissant de droits et les exerçant pour changer les choses. Quant à savoir si c’est possible sans toucher plus radicalement au système économique, à la racine de l’exclusion sociale, le débat est ouvert et c’est l’avenir qui nous le dira.

 

Toutes les notes