05 septembre 2005

Venezuela "Une révolution démocratique"

Venezuela : une « révolution » démocratique

Le Venezuela est en pleine révolution, sa révolution, la révolution « bolivarienne », du nom du leader de son indépendance (1811), Simon Bolivar. A la tête de ce processus de changement, un chef d’Etat aussi charismatique que controversé : Hugo Chavez. Au pouvoir depuis février 1999, ce militaire, « ancien putschiste » et « ami de Fidel Castro », comme aiment à le répéter à l’envi les grands médias, bénéficie du soutien des deux tiers de la population. Poil à gratter des Etats-Unis en Amérique du Sud, le Comandante pourfend « l’impérialisme », « le néolibéralisme » et le «  capitalisme  » et plaide pour la «  souveraineté nationale et régionale  », «  l’intégration latino-américaine  », et pour construire le « socialis me du 21e siècle  ». Derrière ses interminables discours et ses envolées lyriques, il y a les millions d’exclus - 60 pour cent de la population - vivant en marge du progrès social, du droit au travail, du droit à l’éducation, à la citoyenneté, à l’identité. La révolution bolivarienne, bien que difficile à cerner et à définir exactement, s’est donné pour tâche de changer radicalement cette situation en essayant de faire des exclus de la richesse pétrolière des citoyens jouissant pleinement de leurs droits et acteurs - plutôt que victimes - du développement. La méthode : l’approfondissement de la démocratie et la mobilisation sociale.
par Frédéric Lévêque

30 août 2005


Un peu d’histoire ...
Le 23 janvier 1958, la révolte du peuple vénézuélien mettait un terme au régime militaire répressif de Marcos Pérez Jiménez. Le Venezuela se dote alors, pour 40 ans, d’un système politique de démocratie représentative basé sur le pacte de Punto Fijo (1958). Celui-ci tentait de répondre à l’instabilité du nouveau régime. Le pacte concrétisait des conversations tenues entre leaders des principales formations politiques - le parti démocrate chrétien COPEI, l’Union républicaine démocratique (URD) et l’Action démocratique (AD - social-démocrate) - visant à établir un compromis pour gouverner. Il fonctionnera ainsi comme un mécanisme de stabilisation du nouveau système politique et scella l’alliance et le partage du pouvoir, de l’Etat entre ses trois signataires - l’URD sera cependant rapidement marginalisée. Si le pacte fut rompu officiellement en avril 1960, «  la culture du dialogue et de consensus entre les élites des partis principaux se maintint jusqu’en 1999  », précise Ysrrael Camero, (Analitica.com, oct. 2000).
Le pays n’échappant pas à la logique de la guerre froide, le Parti communiste (PCV), fort implanté dans le mouvement ouvrier à l’époque, fut le grand absent de cet accord. Des guérillas naîtront par la suite sous l’influence de la révolution cubaine (1959) avant que leurs leaders soient intégrés au système politique au début des années 70.
Le système puntofijiste connut son apogée avec le boom pétrolier des années 70 ; c’est l’époque de ladite « Venezuela saoudite ». Le revenu par habitant est le plus élevé du sous- continent latino-américain. La rente pétrolière se consolide comme la principale source de devises étrangères, mais l’opportunité d’impulser des transformations structurelles de l’appareil productif et de redistribuer plus équitablement les revenus n’est pas saisie. La mono production basée sur l’industrie pétrolière devient le modèle sur lequel l’Etat et les secteurs économiques dominants appuient leurs activités économiques. Paradoxalement, alors que les revenus sont au plus hauts, l’Etat s’endette. Au début des années 80, à l’instar des autres pays latino-américains, le modèle vénézuélien entre en crise. Le 18 février 1983, c’est le « Vendredi noir ». En réponse à une baisse des prix du pétrole sur le marché international et à une fuite massive de devises, menaçant de laisser le pays sans réserves, la monnaie, le bolivar, est dévaluée. Si le système rentier agonise, l’illusion est toutefois maintenue par l’endettement extérieur, et le pays doit se soumettre progressivement aux instructions des banques et institutions financières internationales pour pouvoir refinancer sa dette et se voit contraint ainsi d’appliquer des plans d’ajustement structurel. Conséquences prévisibles : les salaires et le niveau de vie baissent, l’inflation, le chômage et l’informalité explosent. La crise du système affecte durement la légitimité de ses représentants au premier rang desquels figurent les partis politiques.
En 1989, le social-démocrate Carlos Andrés Pérez (CAP) est réélu à la présidence de la République - il avait gouverné le pays de 1974 à 1979 - au milieu d’une crise économique et sociale gravissime. Il incarne l’espoir d’un retour aux « glorieuses » années 1970. Douze jours après son entrée en fonction, il retourne sa veste et annonce au pays son programme de « contre-réformes », c’est la politique du « grand virage ». L’objectif proclamé est de passer d’une économie ayant comme centre de gravité l’Etat, fortement dépendant des revenus pétroliers, à une économie de marché, ayant comme moteur les exportations du secteur privé. La plupart des contre-réformes néolibérales (dévaluation du bolivar à des fins de compétitivité, abandon des subsides maintenant la viabilité du rachitique appareil industriel national, programme de privatisation des entreprises publiques, dégel des prix sur de nombreux produits, etc.) sont d’application immédiate. La hausse du prix de l’essence est répercutée directement par les chauffeurs de bus le 27 février sur les prix des transports en commun, qui sont multipliés par deux du jour au lendemain. C’est le détonateur d’une gigantesque révolte populaire, spontanée et chaotique : le Caracazo. La répression de l’armée fait entre 250 et 3.000 morts, selon les sources. Les heures de ladite Quatrième république sont comptées. En 1992, contre le système politique corrompu et en réaction au massacre de 1989, deux tentatives de coup d’Etat militaire ont lieu. Elles échouent. Toutefois, un lieutenant colonel rebelle attire l’attention, à la télévision, en assumant la responsabilité du soulèvement du 4 février 1992 et en affirmant que les objectifs n’ont pas été atteints « pour l’instant ». C’est Hugo Chavez. Il passera deux ans en prison. Plus tard, alors que le système puntofijiste prend l’eau de toutes parts (démission du président pour corruption en 1993, crise du secteur bancaire, etc.), le lieutenant colonel opte pour la voie électorale. Il remporte les élections pour la magistrature suprême en 1998.
Durant la Quatrième république, la participation populaire aux affaires publiques se limitait à l’acte électoral. Il s’agissait à l’évidence d’un progrès considérable par rapport aux différents régimes autoritaires et dictatoriaux qui se sont succédés lors de la première moitié du vingtième siècle, mais cette conquête démocratique fut flouée par l’accaparement quasi-privée de l’Etat et de la rente pétrolière par quelques puissants secteurs économiques et les partis au pouvoir qui, pour s’assurer une relative paix sociale, développèrent de larges réseaux de clientélisme, achetant le consensus et réprimant l’opposition la plus aguerrie. Ce système n’a pas su se réformer et a été balayé. Pour l’historienne vénézuélienne Margarita Lopez Maya, «  à la différence des pays du cône Sud de l’Amérique latine, le Venezuela n’a pas connu de dictature dans les années 1960 et 1970. De ce fait, il n’a pas eu besoin d’une « transition démocratique ». En revanche, les divers mouvements sociaux qui se sont multipliés depuis les années 1980 ont toujours exigé une « réforme » de l’Etat pour atteindre une démocratie plus « profonde », plus « intégrale ».  » (Supplément du Monde Diplomatique, juin 2005) En effet, en 1989, suite au Caracazo et face au mécontentement populaire, le Congrès vénézuélien nomme une Commission bicamérale pour étudier les bases d’une plus grande participation citoyenne aux affaires publiques. Ce débat sur la possibilité d’une réforme constitutionnelle fut suspendu en 1992. Il faudra attendre 1999 et l’arrivée de Chavez au pouvoir pour qu’une suite soit donnée à cette aspiration grandissante des secteurs exclus de la richesse pétrolière.
La « révolution bolivarienne » en marche
1. Institutionnalisation de la « démocratie participative »
Haï par certains, adoré par d’autres, M. Chavez, depuis que l’actualité de son pays est sporadiquement traitée dans les colonnes de la presse internationale, a été affublé d’une série de qualificatifs tendant à contester la légitimité démocratique que la majorité de la population vénézuélienne lui a pourtant octroyée à dix reprises depuis 1998 au cours d’élections nationales, locales et de référendums. De par ses longs monologues à la télévision et son ton souvent agressif et provocateur contre l’administration Bush, Hugo Chavez n’entre pas dans le moule du chef d’état traditionnel et ne bénéficie pas des faveurs des médias et des puissants de ce monde. Mais le système politique vénézuélien répond pourtant aux canons de la démocratie libérale : la presse y est libre, le multipartisme en vigueur et des élections, nationales et locales, y sont organisées à échéances régulières. Les principes démocratiques sont respectés et même approfondis. La « révolution bolivarienne » entend dépasser les limites de la démocratie « traditionnelle ». Certes, il serait bien difficile de théoriser ce processus de changement en constante évolution et définition. Cependant, au niveau politique, le projet porté par la majorité vénézuélienne s’apparente à la - difficile - mise en place d’une authentique démocratie participative, pilier sur lequel se développera ce « nouveau Venezuela », promu par Chavez et ses partisans.
«  Quand Chávez a remporté les élections (1998) et s’est installé à la présidence de la République, le gouvernement ne disposait ni d’un corps idéologique ou doctrinal systématique, ni de lignes directrices claires qui auraient pu constituer un projet pour le pays dans les principaux domaines, ni d’organisations politiques en mesure de suppléer de manière adéquate à ces carences », nous dit Edgardo Lander, sociologue de l’Université centrale du Venezuela (CLACSO, 2004). Cependant, « les propositions concernant la sphère politique sont plus claires que celles qui se rapportent au modèle économique. » Comme promis durant la campagne, le gouvernement lance une série de réformes institutionnelles dont l’élaboration d’une nouvelle constitution considérée généralement comme très progressiste. La Cinquième république est née.
Si l’on se réfère au préambule de la nouvelle constitution, l’objectif est d’établir une « société démocratique, participative et protagonique [Traduction de protagonica, où le peuple est le protagoniste] ». L’article 2 nous dit que le Venezuela se constitue en un « Etat démocratique, de droit et de justice ». Dans le chapitre IV, le droit des citoyens à participer librement aux affaires publiques, de manière « directe, semi-directe ou indirecte  » est déclaré fondamental. Ce droit est donc compris dans un sens plus large, en favorisant la participation dans les « processus de formation, d’exécution et de contrôle de la gestion publique  ».
Toujours selon M. Lander, « le changement le plus significatif de la Constitution de 1999, comparée à celle de 1961, se situe peut-être dans la large gamme de nouvelles formes de participation qui définissent un régime politique combinant les formes traditionnelles de la démocratie représentative libérale (séparation des pouvoirs et élection des pouvoirs exécutifs et législatifs aux niveaux municipaux, étatiques et nationaux) avec des formes de démocratie directe, "participative et protagonique". » Ces nouveaux instruments de souveraineté populaire sont décrits par l’article 70. En matière politique, il s’agit de « l’élection aux charges publiques, le référendum, la consultation populaire, la révocation du mandat, l’initiative législative, constitutionnelle et constituante, la session ouverte, l’assemblée de citoyens et de citoyennes dont les décisions seront d’un caractère inaliénable, entre autres ; » ; et en matière sociale et économique, « les instances de contrôle citoyen, l’autogestion, la cogestion, les coopératives sous toutes les formes y compris celles à caractère financier, les caisses d’épargne, l’entreprise communautaire et autres formes associatives guidées par les valeurs de la coopération mutuelle et de la solidarité. »
Un des instruments principaux devant conduire le Venezuela vers un régime de démocratie participative sont les conseils locaux de participation publique, créés par une loi de mai 2002. Il s’agit d’instances de gouvernement local, où les communautés organisées participent à l’élaboration de plans, projets et programmes de développement local. On pourrait rapprocher cette initiative des expériences de budget participatif du Brésil, la plus connue étant celle de Porto Alegre. En effet, au sein de ces espaces, la population organisée et les élus d’une municipalité affectent des fonds - notamment du Fonds intergouvernemental pour la décentralisation (FIDES) - à divers projets locaux.
Margarita Lopez Maya souligne que « la "participation" dans tous les domaines de l’Etat devient désormais la pratique centrale pour transformer les relations de pouvoir profondément inégales existant dans la société (article 62). Les "Lignes générales" du Plan de développement économique et social 2001-2007 - qui devient le Plan de la nation pour l’actuelle période constitutionnelle - soutiennent que la participation favorise l’auto-développement, inculque la coresponsabilité et encourage le "protagonisme" des citoyens. Ces derniers seront les piliers sur lesquels doit se dresser une société égalitaire, solidaire et démocratique. » Elle poursuit en affirmant que « il ne s’agit ni de détourner l’Etat de ses obligations ni de lui abandonner le rôle central. On lui assigne une tâche "d’accompagnateur", de créateur des conditions qui permettront la "prise de pouvoir" des citoyens. Les familles et la société organisées deviennent des acteurs "transformateurs" et "transformés". »
A peine arrivé au palais de Miraflores, Hugo Chavez déploie donc une stratégie consistant « prioritairement à modifier le cadre institutionnel à travers des mécanismes électoraux universellement reconnus comme inhérents à tout système démocratique  », souligne le chercheur Dick Parker. «  Il était évident que depuis le début, les perspectives de consolidation du projet étaient intimement liées à sa légitimité démocratique  » (Observatoire social de l’Amérique latine - OSAL, juin 2002). C’est au cours de cette période que les pouvoirs publics furent relégitimés par des élections générales et que fut adoptée par référendum populaire (le 15 décembre 1999) la nouvelle constitution conçue, selon Ali Rodriguez, actuel ministre des Affaires étrangères vénézuélien, comme «  un guide général où sont définis les grands objectifs et les grandes orientations pour l’ensemble de la société par rapport aux nouvelles réalités du monde et du Venezuela. De manière que toute la structure légale qui doit régir les relations entre les différents secteurs de la société doit s’aligner sur le nouveau projet national incarné par la Constitution  » (Revue vénézuélienne d’économie et de sciences sociales, mai 2002). Plus qu’une constitution, la « bicha » (littéralement le "machin"), comme on dit au Venezuela, est un programme politique.
2. Réformes économiques et déstabilisation
Il a fallu attendre novembre 2001 pour que l’administration Chavez adopte les premières réformes économiques d’envergure, avec les 49 décrets-lois. Pour Temir Porras Ponce Leon, «  le deuxième semestre de l’année 2001 constitue un tournant politique majeur au Venezuela (...) la coalition majoritaire qui soutient l’action de gouvernement d’Hugo Chávez assume une ligne politique de réformisme radical (...) Prendre effectivement une telle option politique constituait une véritable déclaration de guerre à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, profitaient de l’ancien système.
«  Cela n’est pas un hasard. Car l’engagement pris par la coalition majoritaire était justement de rompre radicalement avec le passé. Rompre politiquement, en remodelant l’architecture institutionnelle du pays et les pratiques politiques traditionnelles. En ouvrant l’espace politique à la participation populaire et aux classes sociales marginalisées. Rompre économiquement, en mettant en cause un modèle d’État nourrisseur, mais nourrisseur d’une minorité dont il était le principal pourvoyeur de fonds, de contrats et de privilèges fiscaux. Rompre socialement, en faisant des politiques de développement le cœur de l’action publique et non pas un analgésique contre les effets de la « seule politique possible ».  » (Recherches internationales, n°69, mars 2003).
Des 49 décrets-lois, trois sont particulièrement emblématiques et ont suscité au sein de l’opposition des réactions particulièrement virulentes et mêmes disproportionnées par rapport au contenu réel de ces réformes. Il y a la loi sur les hydrocarbures, base légale de la réforme pétrolière du régime actuel qui stoppe le processus de privatisation de PDVSA, la société pétrolière publique ; la loi des terres qui trace le cadre juridique dans lequel se développe aujourd’hui la réforme agraire ; et la loi de la pêche qui protège la pêche artisanale d’industrielle. Ces réformes -sans oublier certaines erreurs politiques du gouvernement - sont la raison profonde de l’ire de secteurs dirigeants de l’opposition. Le 10 décembre 2001, patronat, médias commerciaux, syndicats et partis d’opposition appellent à une « grève » nationale de 24 heures. Il s’agit de la première manifestation d’envergure de l’opposition au gouvernement et de la première action d’une longue série de mobilisations qui mèneront directement au coup d’Etat du 11 avril 2002.
Lorsque les leaders de l’opposition ont accentué leur campagne et tenté le 11 avril 2002, avec le soutien des administrations Bush et Aznar, de se débarrasser du président vénézuélien en le séquestrant et en faisant croire à sa démission, les supporteurs de ce dernier « entrèrent dans un état pratiquement constant de mobilisation  », affirme le journaliste canadien Jonah Gindin (Venezuelanalysis.com, mars 2005). Une mobilisation défensive mais qui a créé une dynamique favorable à l’approfondissement du processus de changement et à la prise de conscience que le « peuple » avait les cartes en main. Ainsi, si nous ne reviendrons pas sur le déroulement de ce coup d’Etat, l’Histoire retiendra l’extraordinaire mobilisation spontanée, sans direction politique, des secteurs populaires qui par millions, dans tout le pays, encerclèrent institutions et casernes militaires en exigeant le retour de Mr Chavez. Ce qu’ils obtinrent.
C’est à nouveau la population qui permit au gouvernement de survivre, à partir du 2 décembre 2002, au lock-out patronal et au sabotage de PDVSA, principale source de revenus du gouvernement. Pour la troisième fois en un an, l’opposition au gouvernement national, relayée par les médias, appelait à une grève générale afin de faire chuter le président. C’est le secteur du pétrole qui fut le plus touché par cette action puisque les gérants de l’entreprise, véritable « Etat dans l’Etat », commencèrent à saboter le système informatique de PDVSA.
Au cours du processus de récupération de PDVSA, plusieurs expériences de contrôle ouvrier ont été expérimentées par les travailleurs. A El Palito, des dizaines d’ouvriers ont travaillé jour et nuit pour contrer le sabotage économique. C’est aussi la pression des travailleurs et de la population qui obligea des entreprises de transport de combustible à ouvrir et à distribuer l’essence. Des expériences similaires ont eu lieu dans d’autres secteurs d’activités. Au milieu du lock-out, des travailleurs ont pris des entreprises exigeant leur réouverture et un contrôle ouvrier direct sur la production, c’est le cas de Texdala, fabrique de textile de Maracay et de la Centrale Carora, usine sucrière dans l’Etat de Lara. A Ananco, le maire et le gouverneur empêchèrent l’envoi de gaz pour approvisionner les entreprises de l’état de Bolivar. Des milliers de travailleurs des entreprises sidérurgiques se rendirent en bus à Ananco et, appuyés par des travailleurs de PDVSA et des habitants, forcèrent le rétablissement de l’approvisionnement pour le fonctionnement normal des entreprises. A Caracas, dans le réseau d’écoles contrôlées et fermées par l’opposition, le 9 janvier 2003, 28 écoles étaient « prises » par la population.
3. L’offensive politique et sociale : les « missions »
Les milliers d’heures de télévision et les millions de dollars investis dans la campagne de déstabilisation n’ont pas permis à l’opposition de faire tomber le gouvernement. Les 63 jours de lock-out patronal et, surtout, le sabotage pétrolier ont fait chuter l’activité économique du pays de 9,5 pour cent en 2003, ont causé près de 10 milliards de dollars de pertes et ont considérablement augmenté le chômage et la pauvreté. L’opposition au gouvernement Chavez a réussi à faire chuter la production quotidienne de pétrole à 200.000 barils, pour 3 millions avant la grève. Mais elle a finalement échoué. Car le gouvernement a récupéré le contrôle de la principale entreprise du pays début 2003 et avec la rente pétrolière, a repris l’offensive et lancé une série de programmes sociaux - « les missions » - à travers la mobilisation populaire et des structures parallèles à un Etat hérité de l’ « ancienne » république où inefficacité et corruption sont la règle.
Les « missions » sont un ensemble de programmes sociaux (alphabétisation, éducations secondaire et universitaire, santé gratuite et de proximité, insertion socio-professionnelle, formation au coopératisme, redistribution des terres agricoles, etc.) qui ont remporté un franc succès grâce à la mobilisation et la participation de la population. Si utiliser les revenus du pétrole pour des programmes sociaux démontre, pour certains médias, la «  démagogie  », l’ «  électoralisme  » et le «  populisme  » de Chavez, les résultats en termes d’amélioration des conditions de vie comme au niveau électoral sont concluants. Parmi les quelque six millions de personnes qui votèrent pour le « no » à la révocation du président, le 15 août 2004, lors du référendum révocatoire de son mandat convoqué par l’opposition, on retrouve certainement les plus d’1,2 millions de personnes qui ont profité des programmes d’alphabétisation, les quelques 120 mille familles qui ont bénéficié de la réforme agraire, les millions de Vénézuéliens qui profitent du nouveau réseau de médecine gratuite de proximité, les milliers d’étudiants exclus du système universitaire qui se sont inscrits gratuitement à la nouvelle « Université bolivarienne », les milliers de membres de coopératives qui ont bénéficié de formations et de micro-crédits, les « sans papiers » vénézuéliens et étrangers qui ont vu leur situation régularisée, etc.
Rencontré par l’auteur de ces lignes à Caracas à la veille du référendum du 15 août 2004, Edgardo Lander résume en quelques phrases la vision politique qui sous-tend ces fameuses « missions » : « D’une situation où la politique sociale est vue surtout comme un calcul pour faire passer les gens de la pauvreté critique à la pauvreté, on assiste à une réorientation dans la notion de politiques publiques. Il ne s’agit pas de donner deux dollars à une personne qui n’en avait qu’un par jour auparavant. Il s’agit de transformer en citoyen(-ne) une personne marginalisée, qu’elle ait une carte d’identité, qu’elle apprenne à lire et fasse des études, qu’elle fasse partie d’un réseau social. Les possibilités pour l’amélioration des conditions de vie passent par cette condition : que les sujets sociaux populaires soient les sujets politiquement organisés. C’est un changement fondamental, total de perspective. Le critère est celui de la constitution de sujets sociaux organisés capables de défendre leurs propres intérêts et de lutter pour eux. La priorité des politiques sociales a été de créer des processus organisationnels.  »
Pour témoigner de la prévalence de cette vision, passons brièvement en revue quelques réformes entreprises par le gouvernement.
  Mission « Barrio Adentro » (A l’intérieur du quartier)
Lancée en 2003, d’abord à Caracas, puis dans le reste du pays, la mission Barrio Adentro entend, selon le ministre vénézuélien de la santé et du développement social, «  décentraliser et unifier un système de santé affaibli par une décennie de néolibéralisme. Au coeur du projet : le retour du service public dans les quartiers populaires et une conception holistique de l’usager, autant patient que citoyen, travailleur, consommateur ou habitant. » (Le Courrier, mai 2004) Il s’agit en fait de créer un réseau de santé primaire dans les quartiers populaires, où vit la majorité vénézuélienne, et qui étaient dépourvus de médecins et de centres de santé. Le ministre poursuit : « Ce réseau constitue le noyau d’une approche globale. Présents 24h/24, les médecins des dispensaires soignent, bien évidemment. Ils disposent de cent cinq médicaments génériques de base mis gratuitement à disposition. Depuis qu’existe Barrio Adentro, 80% des remèdes dispensés l’ont été gratuitement. Mais à côté de ce travail, le médecin de quartier a aussi un rôle crucial d’éducation sanitaire et de prévention vicinale. Il élabore, par exemple, avec la communauté, des plans d’assainissement environnemental. Dans chaque dispensaire est mis sur pied un comité populaire chargé de seconder et de guider les médecins. »
Cette « mission », certainement l’un des plus importants succès de l’administration Chavez, n’a été possible que grâce à la participation communautaire qui accueille le médecin, l’assiste et le guide dans la communauté.
  Réforme des terres urbaines
Au début des années soixante, 35 pour cent des Vénézuéliens vivaient à la campagne. Quarante ans plus tard et du fait de l’abandon du secteur agricole par la Quatrième république, l’exode rural a fait du Venezuela un pays où entre 85 et 90 pour cent de la population est urbaine. Celle-ci s’est installée illégalement sur des terrains de la périphérie des grandes villes. Les exilés de la campagne, même s’ils vivent depuis plusieurs décennies sur ces terrains, n’avaient pas de droit dessus. Le gouvernement vénézuélien a donc décidé de régulariser cette situation. « Il s’agit de donner aux personnes un titre de propriété sur leur maison, généralement construite de leurs mains, qui leur assure une sécurité juridique indispensable pour profiter de toutes les garanties et bénéfices déterminés par la loi. Avec ce titre, ils savent que cette maison est bien la leur et qu’on ne la leur retira pas et peuvent ainsi effectuer des petits emprunts pour la rendre plus confortable ou faire des réparations.  », écrit le journaliste français Benjamin Durand (Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine - RISAL, juin 2004).
Pour acquérir ces titres de propriété, il n’y a pas mille manières de faire. Un ensemble de règles devant assurer la transparence de la procédure a été établi par la loi. Le gouvernement promeut un processus collectif et entend stimuler la participation. Ainsi, les habitants d’une zone d’un maximum de 200 habitations doivent former un comité des terres urbaines (CTU), composé d’habitants élus par une assemblée, qui les représentera face aux autorités. Ce comité aura notamment pour tâche d’informer et expliquer la procédure aux habitants de sa zone et d’effectuer un relevé cadastral. Benjamin Durand : « Il s’agit de faire un inventaire quantitatif du nombre de familles, de logements et d’édifices que comporte la zone urbaine précédemment définie accompagnée de données qualitatives sur l’état des infrastructures, les conditions d’occupations, socio-économiques, culturelles, éducatives, sportives, etc. Toutes ces informations permettent d’obtenir une première approximation des caractéristiques et conditions de l’établissement urbain et populaire. De plus, le CTU est chargé de rédiger la « Carta de barrio », document contenant l’histoire du barrio raconté par ses habitants qui auparavant n’existait que dans les mémoires et se transmettait oralement. Ces histoires sur la vie du quartier révèlent son identité actuelle et passée, sa vision et ses désirs pour l’avenir. Ce document contient également les projets proposés par la communauté pour améliorer les conditions de vie ce qui permet d’établir des critères pour l’utilisation et la gestion de l’espace urbain disponible et la mise en place de normes et formes de cohabitation nécessaire pour vivre et construire un mode de relation communautaire destiné au bien-être de tous. »
  Les « conseils communautaires de l’eau » et les « tables techniques de l’eau »
Le problème de l’accès au réseau d’eau potable a été et reste fondamental aujourd’hui dans les quartiers pauvres de nombreux pays. Depuis les premiers pas de la « révolution bolivarienne », quelques 3,5 millions de personnes supplémentaires, selon les dires de la ministre de l’Environnement, ont été raccordées au réseau de distribution d’eau potable. Aujourd’hui, 94 pour cent de la population urbaine a accès au réseau. A la campagne, ce taux s’élève à 78 pour cent. Pour atteindre ce résultat, les entreprises publiques d’eau ont le devoir d’impulser au sein des communautés l’organisation de « conseils communautaires de l’eau » afin que celles-ci participent à la gestion de ces réseaux de distribution et que les habitants prennent conscience de la rareté de ce bien si convoité, surtout actuellement, après trois années assez sèches au Venezuela. C’est à travers les « tables techniques de l’eau » que se rencontrent l’entreprise publique, les techniciens, des représentants de la communauté, la mairie, etc. Ce type de réforme promeut la coresponsabilité et l’identification de la population avec les services de distribution d’eau.
  Démocratie économique : cogestion et coopératisme
La « démocratie participative  » ne s’applique pas seulement à l’arène politique mais également à la sphère économique. La promotion de l’organisation collective, du coopératisme, de l’économie « sociale », « solidaire » ou encore «  alternative » - termes qui méritent de longs débats - et d’un développement « endogène » constitue probablement une des marques de fabrique du projet économique impulsé par le gouvernement. Pour ce faire, ce dernier a adapté la législation vénézuélienne, a développé un réseau d’institutions de micro-crédits, oblige légalement les banques commerciales à consacrer un pourcentage de leurs prêts au secteur de l’économie sociale (démocratisation du capital), a lancé la mission « Vuelvan caras  », un programme d’insertion socio-professionnelle de la population - on y apprend notamment divers métiers et une formation au coopératisme - et favorise, par les achats de l’Etat, les petites et moyennes entreprises et les coopératives.
A côté de la promotion de ladite économie sociale, sous la pression des travailleurs, quelques 88 entreprises sont passées récemment sous un mode de gestion partagée entre travailleurs et l’Etat. Ce modèle de cogestion varie d’une entreprise à l’autre. Parfois les travailleurs sont majoritaires, parfois c’est l’Etat qui l’est.
  Le droit à la communication : un droit humain
Suite à des pourparlers entre autorités et médias alternatifs et communautaires, le droit à la communication a été reconnu comme un droit de l’homme dans la constitution de 1999. Celle-ci reconnaît qu’à côté de la propriété privée et publique des moyens de communication, il existe également un droit à la propriété sociale et collective des médias. Concrètement, cela suppose que l’État s’engage à garantir la possibilité d’avoir les instruments, les ressources et les mécanismes juridiques nécessaires pour que la population puisse avoir ses propres canaux de communication. Il doit notamment octroyer une portion du spectre radio-électrique aux médias communautaires.
Un aspect important des règlements adoptés pour garantir ce droit est le principe de la séparation entre le média et la programmation. Cette dernière est assurée par des producteurs indépendants, c’est-à-dire par des habitants de la communauté eux-mêmes, qui ne sont pas les mêmes que ceux qui sont responsables du média. Une télévision communautaire, par exemple, est un espace ouvert, une sorte d’école permanente où sont intégrés de manière permanente de nouveaux membres d’une communauté qui participent au fait communicationnel non plus comme simple spectateur mais comme acteurs en réalisant eux-mêmes des programmes. Ces communautés peuvent ainsi produire leur propre réalité, leur propre image et ne plus laisser ce pouvoir à quelques entreprises de communication.
Obstacles et difficultés
Bien évidemment, le projet d’approfondissement de la démocratie au Venezuela comme moyen pour transformer le pays ne se passe pas sans difficultés. Les obstacles sont multiples. Certains on trait au développement de tout processus participatif. Il s’agit notamment de la cooptation exercée par les partis politiques, de la persistance de conceptions paternalistes, clientélistes et bureaucratiques dans la relation entre les autorités et la population ou encore de la « culture de l’urgence » au sein de la population. D’autres problèmes sont liés plus particulièrement au Venezuela et à la conjoncture politique qu’il traverse. Nous allons mettre en évidence ci-dessous plusieurs problèmes que rencontre le processus :
— Le conflit politique : le pays s’est trouvé de fin 2001 à 2004 plongé dans un conflit politique très dur qui l’a conduit au bord de la guerre civile. Les sabotages économiques, le coup d’Etat, les manifestations violentes ont plongé gouvernement, opposition, et la population en général dans une logique d’affrontement et d’intolérance très peu propice à la sereine mise en place de nouveaux mécanismes démocratiques et de réformes sociales et économiques.
— La faiblesse institutionnelle : au Venezuela, l’Etat est associé à l’inefficacité, à la bureaucratie et à la corruption. La volonté de changement de la majorité de la population ou de son leader-président bute souvent sur la lourdeur bureaucratique d’institutions héritées de la Quatrième république. Le changement institutionnel pour incorporer la participation communautaire est lent et complexe. A côté de ces difficultés, il faut ajouter que de nombreux fonctionnaires sont entrés dans la fonction publique grâce aux partis de l’époque et, étant donné le climat de polarisation extrême, font leur possible pour faire capoter des réformes gouvernementales ou pour décourager la participation citoyenne.
Pour illustrer ces propos, le plan d’alphabétisation du gouvernement, basé sur une méthode cubaine, est illustratif des lacunes de l’administration. En 2003, le gouvernement a constaté l’échec du plan d’alphabétisation mis en œuvre à travers la structure du ministère de l’Education, comme cela se ferait dans n’importe quel pays. Les résultats étaient mauvais puisque le programme n’avait pas réussi à alphabétiser le quart de ce qu’avait promis le président de la République. La réponse du gouvernement a consisté à créer des structures parallèles à l’Etat - les fameuses « missions »- et de les doter d’un budget afin d’exécuter les projets. Le problème résidait dans le fait de trouver des personnes qui allaient mener ce projet à bien, puisque l’administration ne remplissait pas son rôle. La solution a été de recourir aux organisations sociales et communautaires des quartiers populaires pour suppléer les défaillances de l’Etat. La participation de dizaines de milliers de Vénézuéliens à ce programme a permis d’alphabétiser près d’1,5 million de personnes et au gouvernement de déclarer le pays libéré de l’analphabétisme.
— L’autonomie des organisations sociales : Nous avons jusqu’à présent traité des nombreux espaces démocratiques créés sur initiative gouvernementale pour la participation citoyenne. Le gouvernement est à l’origine de nombreuses nouvelles organisations sociales et communautaires qui servent à la fois de courroies de transmission mais aussi d’espaces de critique, de réflexion et de questionnement de certaines politiques officielles. Cependant, un des probables défis des prochains mois est la construction d’organisations et mouvements sociaux autonomes des institutions et du gouvernement. Si la démonstration de la capacité mobilisatrice de la population a été faite, lors du coup d’Etat notamment, il n’existe aucune organisation politique ou sociale qui s’apparente à ce qui existe dans les pays voisins (les paysans sans terre du Brésil, les indigènes équatoriens de la CONAIE, les différents groupes piqueteros argentins, etc.), ce qui peut constituer à terme une grande faiblesse.
L’absence de médiations organisées entre les secteurs populaires et le Comandante Chavez - les partis politiques sont relativement faibles, peu représentatifs et forts critiqués -, estimées par beaucoup comme nécessaires, constitue une importante source de vulnérabilité de tout le processus.
En guise de conclusion
« Chavez nos desperto (Chavez nous a réveillé) », est une phrase que l’on entend souvent dans la bouche des habitants des quartiers populaires de Caracas. Certes, cette affirmation n’est qu’à moitié vraie mais est révélatrice d’une situation. L’effondrement progressif du système puntofijiste a généré un nombre important de luttes sociales. Ce sont ces mouvements qui ont porté Chavez au pouvoir, il a catalysé cette force de rejet et cette envie de changement et, en tant que président, a renforcé la dynamique mobilisatrice et démocratique.«  Pour lutter contre la pauvreté, il faut donner le pouvoir aux pauvres  », répète-t-il souvent. L’organisation sociale et populaire est impulsée à la fois depuis le haut, par le Comandante, et depuis le bas par le foisonnement d’initiatives. Elles sont complémentaires la plupart du temps, s’entrechoquent bien souvent, les vieilles pratiques bureaucratiques et l’opportunisme ne manquant pas. La participation s’exprime à la fois par les canaux institutionnels et par les multiples initiatives prises par la population. Partout, le visiteur pourra constater le foisonnement des débats et la multiplicité d’organisations populaires. Une organisation parfois spontanée, parfois encadrée, souvent efficace, tout aussi souvent chaotique qui porte ses fruits et permet aujourd’hui au gouvernement vénézuélien de bénéficier d’un soutien populaire très élevé, phénomène peu fréquent après autant d‘années au pouvoir, et d’envisager sereinement un nouveau « sextennat » de Chavez lors des élections présidentielles de décembre 2006.
La révolution bolivarienne est un processus de changement en cours dont personne ne peut prédire l’évolution à moyen terme. Faire un bilan de l’instauration de la « démocratie participative » au Venezuela est prématuré car le pays s’est trouvé de fin 2001 à 2004 plongé dans un conflit politique très dur qui l’a presque conduit à la guerre civile. La plupart des réformes importantes, qu’elles soient économiques, sociales ou politiques, ont été impulsées sérieusement à la mi-2003.
Cependant, ce qui fait l’originalité du processus, par rapport à d’autres expériences de gouvernement progressistes en Amérique du Sud (Uruguay, Brésil, Argentine), c’est sa volonté de « dépasser la dichotomie « plus de marché, moins d’état » qu’on a essayé d’imposer dans les années 90 sous le terme de gouvernance pour entrer dans le domaine de ce que nous appelons « gouvernement participatif » où le poids des communautés et de l’Etat est fondamental », nous disent Cecilia Cariola et Miguel Lacabana (Revue vénézuélienne d’économie et de sciences sociales, janvier 2005) qui pensent aussi que les réformes mènent à un Etat fort et démocratique, « dont le rôle n’est pas seulement d’imposer des correctifs au marché mais d’impulser le développement national et où le concept de démocratie participative octroie un rôle (...) à l’intégration sociale des secteurs populaires. »
La vision universaliste qui semble prévaloir dans les politiques et réformes sociales mises en œuvre par le gouvernement vénézuélien est en rupture avec celle qui domine dans les politiques dite de « lutte contre la pauvreté » promues par les gouvernements « néolibéraux » et les institutions financières internationales. La révolution bolivarienne n’a pas l’intention de juste se contenter d’assister économiquement les plus fragilisés par la baisse du niveau de vie et l’aggravation des inégalités sociales mais de renverser la tendance et de faire de cette population exclue des citoyens jouissant de droits et les exerçant pour changer les choses. Quant à savoir si c’est possible sans toucher plus radicalement au système économique, à la racine de l’exclusion sociale, le débat est ouvert et c’est l’avenir qui nous le dira.

 

08 juillet 2005

Menaces sur le Président Vénézuélien

Le 31 janvier 2005, le président vénézuélien Hugo Chávez a reçu un accueil triomphal de la part des militants altermondialistes rassemblés lors du Forum social mondial de Porto Alegre. Celui qui est devenu pour la gauche latino-américaine le symbole de la résistance au néolibéralisme et à l’hégémonie étatsunienne a estimé à cette occasion qu’il était urgent de « mettre en place une économie sociale pour dépasser le capitalisme ». Déjà soumis par le passé à la vindicte de la Maison Blanche, qui a tout fait pour le déstabiliser, M. Chávez redevient la bête noire de la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice et des nostalgiques de la guerre froide, comme le secrétaire d’Etat adjoint Roger Noriega, le sous-secrétaire d’Etat John Bolton, le « dur » Elliot Abrams, vice-conseiller de la Sécurité nationale ou M. John Negroponte, vétéran de la « guerre sale » en Amérique centrale et désormais à la tête de la toute puissante Agence nationale du renseignement. Tout à leur obsession affirmée de ne pas laisser s’installer un... « second Cuba » ! ceux-ci remettent en œuvre les méthodes appliquée contre tout gouvernement ou pays qui cherche à se démarquer de l’Empire.
Sorti victorieux de la tentative de coup d’Etat du 11 avril 2002, du lock-out de décembre 2002/janvier 2003 (64 jours d’interruption de l’activité économique), du référendum révocatoire du 15 août 2004 et des élections du 31 octobre, qui ont donné à son mouvement 20 gouverneurs sur 22 et 270 maires sur 337, le président bolivarien met en œuvre une audacieuse politique en direction des secteurs défavorisés. Reprise en main, la compagnie pétrolière nationale PDVSA a transféré, en 2004, 3,5 milliards de dollars en direction des programmes sociaux (
1). Par ailleurs, M. Chávez joue un rôle décisif sur la scène latino-américaine où il n’est plus isolé, même s’il est diversement accompagné.

 

Les effets pervers du dogmatisme libéral concocté par Washington, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement ont eu pour conséquence un incontestable virage à gauche du sous-continent (Argentine, Brésil, Panamá, Uruguay), ces deux dernières années. Même le Mexique voit se profiler une possible victoire de l’actuel maire de la ville de Mexico, M. Manuel López Obrador, du Parti de la révolution démocratique (PRD). Face à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA, ALCA en espagnol), projet étatsunien de recolonisation économique du continent, la conjoncture permet au président vénézuélien de relancer son projet d’Alternative bolivarienne pour l’Amérique (ALBA), une intégration basée sur la coopération et non sur la concurrence, qui reposerait sur les bases d’un développement endogène et prendrait en compte les franges de population les plus défavorisées.
En ce sens, la naissance, le 8 décembre 2004, au Pérou, à travers la « Déclaration de Cuzco », d’une Communauté sud-américaine des nations composée de douze Etats (
2) marque un premier pas, même si cette organisation demeure pour l’heure plus symbolique que fonctionnelle, les Etats-Unis y conservant quelques alliés inconditionnels (la Colombie, l’Equateur, le Pérou et, en dehors de cette zone géographique, les pays d’Amérique centrale).

 

Plus concrètement, à l’alliance stratégique passée avec La Havane (à travers un accord pétrole contre médecins et enseignants), le Venezuela vient d’ajouter celle scellée avec Brasilia, le 14 février, à Caracas, par la signature de 26 accords allant du secteur énergétique (coopération entre PDVSA et Petrobas en matière d’exploration, de raffinage, etc.) au militaire. S’y est ajoutée, le 1er mars 2005, la déclaration conjointe de M. Chávez avec MM. Nestor Kirchner (Argentine) et Luiz Inacio « Lula » da Silva (Brésil), lors de la prise de possession du nouveau président uruguayen Tabaré Vásquez, tous trois représentants d’une gauche modérée. A l’occasion de ce mini-sommet, les quatre présidents ont décidé de renforcer l’intégration régionale et les coopérations multilatérales, décision concrétisée par des accords bilatéraux entre le Venezuela et le Brésil d’un côté, le Venezuela et l’Argentine de l’autre. Avec, en vue, la signature future d’accords trilatéraux. De son côté, M. Tabaré Vásquez a signé un accord prévoyant un échange de pétrole vénézuélien contre des produits alimentaires uruguayens.
Tout à son projet bolivarien, M. Chávez milite activement pour la création d’une chaîne de télévision régionale, Telesur — pour contrer l’influence de CNN —, de Petrosur — un bloc pétrolier latino —, d’un fonds pour répondre au problème aigu de la pauvreté, d’une Banque sud-américaine pour le développement.
Egalement soucieux de réduire la dépendance traditionnelle du Venezuela vis-à-vis du marché étatsunien, il établit de nouvelles alliances avec les grands pays émergents que sont l’Inde, l’Afrique du Sud et la Chine, et, en décembre 2004, il a rencontré son homologue Hu Jintao, à Pékin, pour discuter d’un nouvel accord bilatéral (la Chine doublera sa consommation pétrolière dans la prochaine décennie).

 

Le 27 mars 2001, dans une déclaration devant le Congrès américain, le général Peter Pace, alors chef du Southern Command (commandement sud de l’armée des Etats-Unis), estima que dans le schéma de pouvoir global, qui inclut le contrôle du pétrole, l’Amérique latine et la Caraïbe avaient plus d’importance pour les Etats-Unis que le Proche-Orient. En ce sens, et outre le rôle de locomotive du président Chávez dans la résistance latino-américaine à l’ordre dominant, Washington voit d’un très mauvais œil la Chine, la Russie et le Brésil entrer, à terme, par la grande porte, dans la Faille de l’Orénoque, considérée comme la plus importante réserve de pétrole brut de la planète. Après avoir soutenu le coup d’Etat du 11 avril 2002 (le « 11-A ») et avoir systématiquement pris parti pour l’opposition, jusqu’à ce que celle-ci explose en vol, les Etats-Unis rejouent une partition similaire à celle qui a précédé le « 11-A ». A petite dose, et de manière constante, d’« importants fonctionnaires de la Maison Blanche », des journalistes « très informés » préparent l’opinion américaine à une déstabilisation du Venezuela. Dès novembre 2004, Mme Condoleezza Rice demandait aux pays de la région d’être vigilants « sur le risque que représente le régime chaviste », qualifiait le président d’« ex-rebelle » (en référence au coup d’Etat qu’il tenta le 4 février 1992) et le Venezuela de « problème réel ». Ce à quoi M. Chávez répliquera : « Ils se trompent. Je ne suis pas un ex-rebelle. Je suis un rebelle. » Le 18 janvier, la nouvelle responsable de la diplomatie américaine taxe à nouveau son gouvernement de « force négative dans la région ».
En février 2005, en quelques jours, à travers les porte-parole de diverses institutions — Maison Blanche, Département d’Etat, CIA —, Washington lie cette révolution bolivarienne pacifique avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), accuse Caracas, de constituer une « menace régionale », d’être un gouvernement « instable », « fournisseur peu fiable de pétrole » et de mener une course aux armements.
Derrière l’accusation de liens avec les guérillas colombiennes (récurrente et agitée sous les moindres prétextes, même les plus mauvais), on trouve la crise aussi grave que brève qui a opposé Caracas à Bogotá après que l’« ambassadeur » des FARC, M. Rodrigo Granda, ait été enlevé à Caracas, le 13 décembre, et rapatrié clandestinement dans le pays voisin (par les services de renseignements colombiens en lien avec trois officiers vénézuéliens « achetés » avec plus d’un million de dollars), en ignorant les formalités légales, et en violant les normes des lois internationales sur l’extradition (
3).
Derrière l’« arsenal de Chávez », l’achat par le Venezuela de 40 hélicoptères de combat MI35 et de Migs à la Russie (Washington refuse de lui vendre des pièces de rechange pour ses F-16, acquis dans les années 1980) ; de 24 avions de chasse Super-Toucans au Brésil ; de radars à la Chine et au Brésil pour la protection de son espace aérien ; de quatre corvettes aux chantiers navals espagnols ; de 6 avions de transport C-295 à la filiale ibérique Izar du consortium européen EADS (
4) ; enfin, de 100 000 fusils d’assaut AK-47 à Moscou.

 

En la matière, nul ne s’appesantit sur le fait que, depuis l’aide massive apportée par Washington à Bogotá, dans le cadre du Plan Colombie, la capacité conventionnelle de l’armée colombienne a considérablement augmenté, et pas seulement en matière contre-insurrectionnelle, ce qui en théorie n’a aucun sens puisque la structure conventionnelle d’une armée ne sert en rien à lutter contre des guérillas. Les Forces armées colombiennes sont actuellement 4 fois supérieures aux Forces armées vénézuéliennes en terme de puissance de feu. Or, pour la révolution bolivarienne, le danger peut venir aussi bien de Bogotá que de Washington — la Colombie étant considérée à juste titre, eu égard aux intérêts et stratégies de la Maison Blanche, comme l’Israël de la région andine.
Enfin, pour la petite histoire (et l’ironie de la situation), on rappellera que la faiblesse stratégique de l’armée vénézuélienne a été utilisée comme argument par un certain nombre d’officiers ayant participé au coup d’Etat d’avril 2002 — notamment les généraux Pedro Antonio Pereira (aviation), Efraín Vasquez Velasco (armée de terre), et le contre-amiral Daniel Comisso Urdaneta (marine) —, lesquels reprochaient au président Chávez d’affaiblir l’institution militaire. Avec des prix du pétrole très inférieurs à ceux en vigueur aujourd’hui, il avait effectivement, privilégiant les programmes sociaux, réduit le budget de l’armée de 47 % et l’avait « soulagée » de presque un quart de ses effectifs. Il ne fait donc que rétablir un équilibre momentanément rompu.
Sous-secrétaire d’Etat pour l’Amérique latine, M. Roger Noriega n’en déclare pas moins que l’acquisition de 100 000 AK-47 et de 40 hélicoptères auprès de la Russie « est un motif de grande préoccupation pour nos alliés en Amérique latine, ainsi que pour le peuple vénézuélien (
5 ». Dans le Washington Post du 27 février, Robert D. Novak, sous le titre « L’infection de l’Amérique latine », dénonce : M. Chávez élargit son influence « plus effectivement que n’a jamais pu le faire son ami et allié Fidel Castro » et l’accuse de vouloir déstabiliser le Nicaragua, la Bolivie, le Pérou et l’Equateur. Juan Manuel Santos, ex-ministre des finances colombien et membre de la famille propriétaire du quotidien El Tiempo, (tout comme l’actuel vice-président Francisco Santos), accuse le président bolivarien dans un article explosif intitulé « Le Venezuela brûle... et peut incendier la Colombie (6) ».
Pour accentuer la pression et visant ostensiblement Caracas et sa « démocratie participative », Washington envisage de faire modifier la Charte démocratique de l’Organisation des Etats américains (OEA), lors de sa prochaine réunion qui se tiendra en juillet prochain à Fort Lauderdale (Floride) et de la doter d’un « instrument qui permettrait à la région d’isoler et d’intervenir face à des régimes qui s’écartent graduellement de la démocratie ». Le directeur de la CIA, M. Porter Goss, ajoute la touche finale lorsqu’il prédit qu’en 2005, il y aura une « situation de déstabilisation » au Venezuela.

 

Fort de ses incontestables succès électoraux, M. Chávez n’a plus en face de lui d’opposition crédible. Mais la solution démocratique n’est pas forcément la méthode la plus employée pour réduire la souveraineté et l’indépendance des nations. M. George W. Bush renforce le Southern Command. Le Plan Colombie, auquel a été ajouté le Plan patriote, se déploie, cette année, le long de la frontière vénézuélienne. C’est d’ailleurs de Colombie que sont venus 91 paramilitaires arrêtés le 2 mai 2004 dans la banlieue de Caracas. Ils avaient été recrutés pour revêtir l’uniforme des forces vénézuéliennes et commettre un massacre, attaquer des institutions militaires, voire assassiner le président Chávez, et en faire porter la responsabilité aux troupes officielles afin de provoquer le chaos et justifier une intervention étrangère (7).
La menace se profile. « Chávez doit mourir comme un chien parce qu’il le mérite », a froidement déclaré, depuis son exil, l’ancien président Carlos Andrés Pérez (destitué pour corruption), avant d’ajouter : « Nous ne pouvons pas simplement nous débarrasser de Chávez, puis, immédiatement après, avoir une démocratie. Nous aurons besoin d’une période de transition de deux ou trois ans pour jeter les fondations d’un Etat où prévaudra l’empire de la loi. Lorsque Chávez tombera, nous devrons fermer l’Assemblée nationale et la Cour suprême (
8 ». Comme le 12 avril 2002 ! Le 25 octobre 2004, c’est depuis les Etats-Unis, dans un programme de télévision de la chaîne 22 de Miami, que l’acteur et homme de média Orlando Urdaneta a encouragé ses concitoyens à assassiner le président, affirmant que « le problème vénézuélien se solutionne avec un fusil à mire téléscopique ». Sans aucune réaction du gouvernement américain, qui ne s’inquiète pas plus de l’existence de camps d’entraînement paramilitaires de secteurs golpistes liés aux groupe anticastriste en exil, à Homestead (Floride) (9). En avril 2004, le général « dissident » Felipe Rodríguez, alors passé dans la clandestinité depuis cinq mois, avait ouvertement affirmé qu’il était en train de mettre en place des groupes clandestins pour renverser le président (10)...

 

L’assassinat, le 18 novembre 2004, du procureur Danilo Anderson, qui avait entamé la procédure pour amener devant la justice tous les signataires du décret du 12 avril 2002, instaurant une dictature au Venezuela, constitue plus qu’un avertissement. Les menaces ne sont pas à prendre à la légère et l’on aurait tort de sourire devant la déclaration faite le 20 février, dans son émission Alo Presidente, par M. Chávez : « Si on m’assassine, j’en rends responsable le président des Etats-Unis, George Bush. »
Maurice Lemoine.

04 juillet 2005

Venezuela : une nouvelle révolution en Amérique latine

Venezuela : Une nouvelle révolution en Amérique latine
vendredi le 10 juin 2005,
par : Ernesto CARDENAL


Nous publions ci-dessous un très intéressant témoignage sur ladite Révolution bolivarienne au Venezuela. Cet article est d’autant plus instructif qu’il a été écrit par Ernesto Cardenal, poète, prêtre et ancien ministre de la Culture du gouvernement révolutionnaire sandiniste au Nicaragua.

 

Dans la ville de Valencia, au Venezuela, on m’a raconté qu’un jour Neruda était venu lire des poèmes et qu’il n’y avait que 30 personnes pour l’écouter. Mon séjour se terminait dans cette ville où se tenait un Festival mondial de Poésie (avec des poètes des cinq continents) et la salle était tellement remplie que la moitié du public resta dehors, si bien que la séance dut être renouvelée pour tous ceux qui n’avaient pu prendre place.

 

A Caracas, pour ce même Festival, la salle du Théâtre Teresa Carreño ne contenant que 2 500 places, il a été nécessaire d’installer un écran géant pour tous les gens qui se tenaient dans la rue. Plusieurs poètes me dirent que cet engouement pour la poésie n’était pas habituel au Venezuela, et qu’il s’agissait du produit de la révolution. J’étais surpris qu’au Venezuela tout le monde parlait de “processus” et d’autres, plus précis, de la “révolution”. En réalité, il s’agit d’une révolution en processus. Ce qui est méconnu à l’étranger, où l’on ne présente du Venezuela que le mécontentement de l’opposition.

 

A l’extérieur, on ne sait pas qu’au Venezuela la campagne d’alphabétisation bat son plein et que d’ici deux mois l’analphabétisme sera à zéro. L’enseignement se fait aussi en langues indigènes qui sont au nombre de 38, et on publie dans ces langues. La langue officielle n’est plus seulement l’espagnol, mais aussi les langues indigènes. Il y a trois indiens à l’Assemblée et jusqu’il y a peu une indienne était ministre (de l’environnement).

 

Le ministre de l’Education, de la Culture et des Sports est un noir, et le vice-ministre de la Culture, auquel ce Festival mondial de Poésie doit beaucoup, m’a dit qu’ils avaient publié, pour être distribués gratuitement dans tout le pays, 25 millions de livres traitant de divers sujets. Il m’a dit aussi qu’ils étaient en train de mettre en place une chaîne de librairies pour tout le pays ainsi qu’un réseau de distribution et une maison d’édition d’Etat pour publier des livres politiques dont la population est très avide, d’autant qu’on ne trouve pratiquement que des livres de droite (comme illustration de ce qu’est la droite : le grand quotidien El Nacional, le jour de l’ouverture de notre Festival de Poésie, n’en dit pas un mot).

 

L’éducation se massifie

 

L’éducation a incorporé les millions qui en étaient exclus. Les plans éducatifs commencent avec les enfants d’un an. Les écoles bolivariennes, où tout est gratuit, sont pour les enfants qui auparavant ne pouvaient pas payer les droits d’inscription. Ce sont des écoles d’éducation intégrale, avec déjeuner et goûters, et avec culture et sports en plus de l’éducation de base ; et elles ne sont plus comme avant des écoles séparées de la communauté, mais sont en même temps un centre où se réalisent des tâches communales.

 

L’Université bolivarienne, également gratuite, est pour tous ceux qui ne peuvent pas payer les études supérieures. Il y a aussi un important contingent d’étudiants à Cuba, très bien choisis, avec l’interdiction d’appartenir à un parti politique, et qui se forment pour réaliser plus tard des tâches gouvernementales. On sait aussi au Venezuela que le président Chavez a renoncé à son salaire, lequel est destiné à payer des bourses à des étudiants.

 

Dans la ville de Mérida, un jeune poète m’a dit que les concentrations politiques étaient aussi éducatives, et que lui-même, un intellectuel, a appris grâce à elles car il s’agit d’authentiques actes culturels, avec de la poésie, des chants et de la danse.

 

Internet est gratuit jusque dans les campagnes

 

La révolution est dans tous les domaines, et dans les quartiers, petits villages et hameaux se créent des centres communautaires avec accès internet gratuit pour la population, avec des bibliothèques et des lieux pour la danse et le théâtre. Des stades et des complexes sportifs se construisent ainsi que des milliers de maisons pour la population et de grands édifices d’appartements à loyer modéré.

 

On délivre des titres pour la terre, avec du matériel, des crédits et des aides techniques. La mission Barrio Adentro (“A l’Intérieur des Quartiers”) procure des services médicaux à des populations qui en étaient dépourvus ainsi qu’aux tribus indigènes. La plus grande partie de ces médecins sont cubains, car peu de médecins vénézuéliens vont dans ces secteurs. En outre, chaque semaine un avion va à Cuba pour amener et ramener des malades.

 

Il y a 40 000 soldats qui sont en campagne au service de la santé du peuple. D’autres font des routes, construisent des logements, organisent des coopératives, ou aident les indiens à leurs cultures. Les pauvres vont avec leurs poules dans les hélicoptères et les avions de l’Armée, et la Marine s’occupe des besoins des coopératives de pêche. Le plus important est la confraternité entre civils et militaires, unis dans une seule révolution.

 

L’implication des militaires dans la révolution est très forte, et peu de jours avant mon arrivée, trois généraux avaient pris congé pour être candidat à un poste de gouverneur, parce qu’ils préfèrent le service des masses à la carrière des armes.

 

Ce n’est pas une révolution improvisée

 

Ce n’est pas une révolution que viendrait d’improviser le président Chavez. Il explique dans un entretien de 15 heures avec Marta Harnecker, et qui fait un livre, qu’il a vu, avec quelques amis, cette révolution mûrir dès son entrée dans l’Armée, alors que sa première vocation était de devenir joueur de base-ball. Il est originaire d’un petit village du Venezuela et il était un enfant pauvre qui vendait des bonbons dans les rues. Il raconte que dès son admission à l’Académie militaire, à l’âge de 17 ans, il s’est mis à lire tout ce qui lui tombait sous la main.

 

Durant ses études de Sciences politiques il s’est enthousiasmé pour Mao, un enthousiasme qu’il conserve aujourd’hui, et a gravé dans sa mémoire ce que disait Mao, que “le peuple est à l’armée ce que l’eau est au poisson”. Depuis, sa conviction est que l’armée et le peuple doivent être unis. Il a admiré l’expérience panaméenne de Torrijos et celle de la révolution péruvienne de Velazco Alvarado. Il dit ne pas être marxiste, mais pas non plus antimarxiste.

 

Il pense que la solution pour le Venezuela est autre. Sans aucun doute il est anticapitaliste et profondément anti-impérialiste. Il insiste sur le caractère démocratique et pacifique de la révolution. Mais elle n’est pas désarmée, parce qu’en plus de l’appui de la population, qui est de 80%, il a celui des Forces armées, si ce n’est total mais quasi-total, assure t-il.

 

Sa grande arme : la Constitution

 

En plus de ces deux armes, le peuple et l’Armée, il a une arme supplémentaire, un peu surprenante, qui est la Constitution bolivarienne. Ce n’est pas une Constitution comme celles de nos pays, dans la mesure où elle contient toutes les transformations pour une grande révolution, et comme elle a été approuvée par référendum par tout un peuple, elle ne peut être modifiée que par référendum.

 

Avec cette Constitution, dit-il, se fait la transformation juridico-politique ; l’économique se fera plus progressivement. Il s’agit d’un processus sui generis, dit Marta Harnecker, qui rompt avec les schémas préconçus des processus révolutionnaires.

 

La Constitution bolivarienne, unique pour ne pas avoir été approuvée par un Congrès mais par des millions de personnes, consigne les droits de travailleurs, des enfants, l’interdiction de privatiser le pétrole, l’obligation pour l’Etat d’en finir avec la grande propriété foncière, d’appuyer les pêcheurs artisanaux et d’élire les syndicats par la base, les droits des peuples indigènes, le droit à une information véridique.

 

La Constitution a été éditée en de nombreux formats, dont le plus petit, quasi miniature, a été distribué gratis à tous, et tout le monde la porte dans sa poche, et on peut dire qu’il n’y a pratiquement pas un Vénézuélien qui ne l’ai lue. C’est le programme de la révolution. Il y a des experts populaires de la Constitution, dans les rues et dans les parcs ; et même la droite se réfère tout le temps à la Constitution.

 

Quand il y eut le coup d’Etat contre Chavez, avec un gouvernement qui dura seulement 37 heures, la première chose qu’ils firent fut d’abolir la Constitution. Et quand le peuple sortit dans les rues dans tout le Venezuela, encercla les casernes et libéra Chavez de sa prison, il portait à la main ce petit livre.

 

On pourrait penser qu’avec Chavez le Venezuela est divisé en deux parties égales, mais ce n’est pas vrai. La division est de 80% d’un côté (les pauvres) et de 20 % de l’autre (les privilégiés), même si dans un certain nombre de cas, comme dans le secteur des communications, ces 20 % pèsent plus que les 80 %.

 

Les deux grands partis traditionnels, celui de la démocratie chrétienne et celui de la social-démocratie, sont des cadavres. Les petits secondaires comptent encore moins et sont de plus fragmentés. Chavez a créé son propre parti, celui de la Cinquième République, qui d’après ce qu’on m’a dit est très hétérogène, composé d’ex-militants d’autres partis, y compris du parti communiste, et de beaucoup d’autres qui n’avaient jamais milité dans un parti.

 

Le terme « bolivarien » que Chavez utilise tant, n’est pas un vain mot, mais l’essence de sa révolution. Beaucoup se réfèrent aux « 500 ans » : ce qu’il faut changer est ce qui a été depuis 500 ans. Ou encore, poursuivre ce qu’a commencé Bolivar.

 

Cela comprend l’unification de l’Amérique latine en une seule fédération. Il parle aussi que la bataille en cours définira les prochaines 200 années. Fidel lui a dit à Cuba que ce que lui appelait bolivarien eux ici l’appelait socialisme, mais qu’il ne voyait pas d’objection si cela s’appelait bolivarien, et n’aurait pas non plus d’objection si on l’appelait chrétien.

 

Chavez a contre lui tous les moyens de communication privés nationaux, et aussi internationaux. L’opposition a de plus recours au terrorisme. Ses manifestations politiques sont du vandalisme. A Valencia on m’a raconté qu’ils avaient dépouillé dans la rue des étudiants qui rentraient de Cuba de leurs valises, de leur argent et de tout ce qu’ils avaient. Et un psychiatre m’a confié qu’il doit soigner beaucoup de personnes agressées par les campagnes de terreur de la droite.

 

Les périodiques se vendent moins à cause de leurs attaques contre Chavez et du coup ont moins de publicité. Ils le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes. On voit dans les rues, à la fin de la journée, plein de paquets d’El Nacional et d’El Universal qui ne sont pas ouverts et qui sont à retourner. La question que se pose le peuple est de savoir qui paie les pertes de ces journaux. Et qui paie les chaînes de télévision qui occupent leur temps précieux, ni à des informations ni à la publicité, mais à des attaques politiques.

 

Ces médias passent leur temps à caricaturer Chavez, avec un racisme qui est quelque chose de nouveau au Venezuela. Ils se moquent de son physique et de la couleur de sa peau. Comme certains de ses partisans l’appellent Mon Commandant, la droite l’a surnommé le Singe Mandant : parce qu’il est métis ou mulâtre ou peut-être bien les deux à la fois et à cause de la couleur de sa peau plutôt cuivrée. La campagne de la droite est ouvertement anti-peuple et on m’a cité le cas d’un animateur de télévision qui décrit les pauvres comme des noirs violents, édentés et sentant mauvais.

 

Les médias en outre appellent à l’insurrection. L’irrespect est sans limites, tel ce président d’un parti qui hurle à Chavez à la télévision : “Le con de ta mère”. “Dans quel pays a t-on fait un tel chef de l’Etat ?” “Je ne crois pas connaître un autre pays où il y a tant de libertinage dans les communications”, écrit Marta Harnecker. Malgré cela, aucun périodique ni aucune télévision ou radio n’a été fermé. Et il n’y a pas non plus de prisonniers politiques.

 

A Mérida nous logions dans un hôtel où loge également Chavez quand il séjourne dans cette ville et il paraît que beaucoup de gens, surtout des étudiants, veillent toute la nuit, espérant le voir un moment et converser avec lui, car quand il est là, il sort généralement de bon matin, les saluent et discute avec eux.

 

Chavez est traité de populiste, mais je ne crois pas que cela soit exact. Il est authentiquement révolutionnaire, bien qu’il soit également populacier. Son amour du peuple est évident ainsi que sa prédilection pour les pauvres. Ils le tutoient, surtout les plus humbles. Il parcourt sans cesse le pays, depuis des années, depuis qu’il s’est lancé dans la politique. Il est allé pêcher avec des indiens qui pêchent à la main et avec une grande pierre, et il leur a donné des instruments de pêche.

 

Il cite tout le temps Bolivar, qu’il connaît par coeur. Bien qu’il parle des heures durant, le peuple reste toujours attentif, et l’interrompt au moment qui convient, par des applaudissements, des cris, des exclamations ou des huées, selon ce qu’il dit. Il ressemble à Fidel, en considération que tous deux parlent longtemps (captivant leur auditoire) mais Fidel est assez sérieux alors que lui est assez blagueur. A la différence de Fidel, il parle beaucoup de Dieu et du Christ dans ses discours. Il cite beaucoup l’Evangile, et parfois ses citations sont erronées, mettant dans la bouche du Christ des propos qu’il n’a jamais tenu, bien que dans le même esprit que ce qu’il a dit.

 

Je ne dois pas nier que j’ai rencontré au Venezuela des intellectuels honnêtes, dont certains sont mes amis, qui s’opposent viscéralement à Chavez. Mais pour moi, sa révolution bolivarienne est comme celle que Bolivar voulait au Venezuela, d’où l’oligarchie l’expulsa. Pour moi, il se vit une authentique révolution, et ce n’est pas seulement un leader charismatique, mais ce sont des millions de Vénézuéliens qu’il y a derrière. C’est une révolution distincte de toutes les autres, comme sont distinctes toutes les révolutions.

 

Peut-être le plus populaire de Chavez est son programme de télévision « Allo Président » tous les dimanches, au cours duquel il reçoit des appels téléphoniques de tout le Venezuela et converse avec son peuple pendant 5, 6 ou 7 heures. Durant ces heures le pays est pratiquement paralysé.

 

Une écrivaine m’a raconté que son papa ne décollait pas de la télévision du début à la fin du programme. Une autre m’a raconté que son fils est avec un cahier et un crayon prenant des notes comme dans une classe et l’appelle sa “classe”. Chaque semaine ce programme se réalise dans une localité différente. Je me suis rendu sur l’invitation de Chavez à son « Allo Président » qui dura 6 heures dans une ville assez proche de Caracas. Il y avait de grands chapiteaux avec des milliers de personnes, principalement des gens simples du coin, surtout des jeunes garçons et filles, mêlés aux ministres et hauts fonctionnaires. Lui était en chemise, devant une table où il y avait une mappemonde et des crayons. Il notait ce qu’on lui disait au téléphone et donnait e longues réponses très détaillées en faisant de fréquentes plaisanteries et le public aussi intervenait et plaisantait avec lui.

 

Je me suis rendu compte que l’homme est cultivé, qu’il cite nombre d’auteurs et de livres, et que fréquemment il se réfère à la Constitution en levant le livre que lui aussi a en permanence sur lui. Je pense que c’est un cas unique au monde, que celui d’un chef d’Etat en discussion franche avec son peuple, les présents et les absents, dans un programme en direct et durant tant d’heures consécutives.

 

Une poétesse australienne assistait à mes côtés à ce programme, et pendant qu’il faisait une description du paysage qui nous entourait et des collines dans lesquelles une fois Bolivar avait dressé son camp, elle lui cria : “Tu es un poète”.

 

C’est un torrent verbal, plein de digressions et de digressions de digressions, mais il retrouve toujours le fil de ce qu’il avait commencé à dire. Et bien qu’il parle sans arrêt il sait aussi écouter, et se laisse interrompre. Au cours de ce « Allo Président », une femme du peuple qui l’appelait depuis un endroit très reculé du pays lui coupa la parole : « Mais mon petit coeur, tu ne me laisses pas parler, attend que je t’explique... »

 

Il répondait à ces appels le stylo à la main. Son maniement des chiffres est comme celui de Fidel. Il démontre une grande connaissance de l’histoire du Venezuela. De la géographie aussi au cours de ses comparutions publiques où il fait campagne pour développer la lecture et où il recommande des livres et récite... Cette fois, par égard pour moi, il lut un de mes poèmes.

 

Pour ce qui est de ses défauts, on peut relever qu’il est impulsif, qu’il agit parfois brusquement, peut-être de manière arbitraire ; il est trop exigeant avec ses collaborateurs, ce qui rend le travail avec lui difficile, ce qu’il reconnaît d’ailleurs. Mais il admet facilement ses erreurs et ses défauts. A cette occasion nous l’avons entendu reconnaître sa faute pour des décisions erronées.

 

La hiérarchie catholique est, comme partout, hostile à la révolution. Et comme au Nicaragua, elle est corrompue. Le président de la Conférence épiscopale est un des pires. Le cardinal, décédé depuis, alla voir Chavez là où les putschistes l’avait emprisonné, et fit pression sur lui pour qu’il démissionne.

 

A Caracas, il y a un très grand et très bel édifice blanc, qui était le siège social de Petroleos de Venezuela. La richesse pétrolière y était administrée de manière autonome sans que l’Etat puisse intervenir, et était volée. Seulement aujourd’hui, grâce à la nouvelle Constitution, le gouvernement peut obtenir le contrôle de l’entreprise.

 

Chavez a viré des milliers de corrompus, mis dehors tous ceux qui étaient dans cet édifice blanc, et converti l’immeuble en siège de l’Université bolivarienne, l’université des pauvres. Aujourd’hui des milliers d’étudiants pauvres y étudient dans des bureaux lumineux avec de doux tapis, des toilettes de luxe et des fauteuils de cuir (Chavez au préalable avait pensé leur laisser le palais de Miraflores, estimant que lui pouvait s’installer dans n’importe quel endroit).

 

Avant, la révolution vénézuélienne avait eu à affronter un arrêt pétrolier qui paralysa le pays pendant deux mois. Ils endommagèrent les puits, les raffineries et les canalisations, ils fermèrent les pompes, sabotèrent les navires, et dans beaucoup d’endroits du pays on cuisinait au bois. Pendant le même temps les supermarchés et d’autres grands magasins fermèrent, la production et la distribution alimentaires ne fonctionnaient plus.

 

Le gouvernement dut importer le pétrole aux prix internationaux et d’énormes quantités d’aliments : de la viande du Brésil, du lait de Colombie, du riz et du maïs de République dominicaine. Mais aussi le gouvernement installa dans tout le pays des supermarchés populaires, où le peuple pouvait acheter à prix plus bas, et qui continuent à fonctionner depuis. Les jours de Noël se passèrent avec toutes ces carences, mais le peuple ne se rendit pas. Une Espagnole qui a connu ces jours et qui est revenue, m’a raconté que le peuple a tenu avec toutes sortes d’inventions et avec bonne humeur. Les queues étaient énormes pour se procurer toutes choses, mais dans ces queues il n’y avait ni amertume ni agressivité à l’égard de Chavez.

 

Ce même dimanche au cours duquel j’assistai à “Allo Président”, nous fûmes, tous les poètes du festival, invités à dîner avec Chavez au palais de Miraflores. Chavez venait à peine de revenir du programme de 6 heures, qu’il tint avec nous un colloque de plus de deux heures avant le dîner. Il nous dit que le salon dans lequel nous étions était celui où s’étaient réunis tous les putschistes et où le président de la chambre des entrepreneurs s’était auto proclamé tout seul l’unique pouvoir, abolissant le Congrès national, le Tribunal de Justice et le Tribunal électoral, pendant que tous criaient vive la démocratie.

 

Des Irlandais étaient en train de réaliser un film à Miraflores au moment du coup. Chavez nous offrit des copies de ce travail. Ce fut le coup militaire le plus bref du monde, car le peuple encercla Miraflores, et dans tout le pays le peuple occupa les rues, les paysans les routes, les étudiants les universités, les travailleurs les usines, et les indigènes sortirent de la forêt. Quand Chavez fut libéré de l’île où ils le détenaient, le chef des putschistes était déjà arrêté.

 

« La jolie révolution », comme l’appelle Chavez

 

Lors du dîner, je me trouvais assis à côté du président. Pendant que nous dînions, quelqu’un vint l’informer d’une tentative de privatisation des eaux du Venezuela (lacs, lagunes, rivières, l’Orénoque inclus) et il me dit que cela allait contre la Constitution et qu’il l’empêcherait, et que cette même nuit il appellerait le président de l’Assemblée, alors qu’il était déjà minuit. Après qu’il se fut retiré, et que nous étions aussi sur le point de partir, un employé du palais me dit : “Il ne va pas se coucher. Il se couche très tard”. Je lui demandai à quelle heure il se levait. Il me répondit : “Très tôt”.

 

Chavez avant de partir me demanda la bénédiction. Je m’excusai, comme parfois je le fais, lui disant qu’il était déjà béni. Mais il insista, et je vis combien il y tenait, que pour lui c’était important. Je lui donnai une bénédiction à lui et à son peuple, qu’il reçut avec émotion.

 

A mon retour au Nicaragua, rien qu’à voir les titres de la presse, je pris vraiment conscience de l’abîme qui sépare nos deux pays.

 


02 juillet 2005

La nature de l'intervention de la CIA au Venezuela

La nature de l’intervention de la CIA au Venezuela
par Jonah Gindin

Philip Agee est un ancien agent de la CIA [Central Intelligence Agency] qui a quitté l’agence en 1967 après avoir perdu ses illusions en constatant que la CIA oeuvrait pour un statu quo dans la région. "J’ai commencé à réaliser que ce que nous faisions, mes collègues et moi, au sein de la CIA en Amérique latine n’était rien de plus que la continuation de pratiquement 500 ans d’exploitation et de génocide et ainsi de suite. J’ai commencé alors à penser à écrire un livre - chose impensable auparavant - pour expliquer les rouages." Le livre, "Inside the Company : CIA Diary" devint immédiatement un best-seller et fut publié dans plus de 30 langues. En 1978, trois ans après la publication du livre, Agee et un groupe de journalistes ont commencé à publier un bulletin "Covert Operations Information Bulletin" (bulletin des opérations clandestines" - appelé désormais Covert Action Quarterly [1] ) dans le cadre d’une "guérilla journalistique" visant à déstabiliser la CIA et à révéler ses activités.

Sans surprise, les réactions du gouvernement des Etats-Unis et de la CIA en particulier devant le travail d’Agee ont été quelque peu agressives, et celui-ci a été contraint depuis les années 70 à partager son temps entre l’Allemagne et Cuba. Actuellement, il est représentant d’une société pétrolière canadienne en Amérique latine.

Malgré la récente vague d’articles anti-Chavez dans les médias états-uniens, et les déclarations menaçantes de tout un ensemble de hauts représentants du Département d’Etat et de la Défense, Agee perçoit une stratégie plus cynique au Venezuela. S’appuyant sur les travaux de William I. Robinson sur l’intervention états-unienne au Nicaragua dans les années 80, et sur des documents récemment publiés qui détaillent les activités de la CIA et du gouvernement des Etats-Unis au Venezuela, Aggee suggère que la stratégie de la CIA de "promotion de la démocratie" est pleinement mise en oeuvre au Venezuela.

Comme pour le Nicaragua dans les années 80, un certain nombre de fondations distribuent des millions de dollars à l’opposition vénézuélienne, sous la supervision d’une société privée de conseil contractée par l’USAID (United States Agency for International Development). Le secrétaire d’Etat adjoint aux affaires du continent américain, Roger Noriega, a récemment réaffirmé la détermination du Département d’Etat dans sa stratégie, en déclarant devant la commission des Affaires étrangères du Sénat le 2 mars 2005, que "nous soutiendrons les éléments démocratiques au Venezuela afin qu’ils puissent continuer à occuper l’espace politique auquel ils ont droit". Le financement de ces "élements démocratiques" a pour objectif la réunification de l’opposition vénézuélienne ( jusque-là regroupée dans une organisation informelle appelée la Coordination démocratique) pour l’élection présidentielle de 2006.

En cas d’échec aux élections de 2006, prévient Agee, la CIA et consorts se concentreront sur les élections suivantes de 2012, puis de 2018, et ainsi de suite, "parce que ce qui est en jeu est la stabilité du système politique aux Etats-Unis, et la sécurité de la classe politique aux Etats-Unis."

Comment analysez-vous les événements récents au Venezuela ?

Philip Agee : Lorsque Chavez fut élu la première fois et que j’ai commencé à suivre les événements ici, la suite s’annonçait clairement, comme pour le Chili en 1970 et le Nicaragua en 1979-80. Il ne faisait aucun doute pour moi que les Etats-Unis tenteraient de modifier le cours des événements au Venezuela - comme ils l’avaient fait au Chili et au Nicaragua, et avant dans différents autres pays.

Malheureusement, je n’avais pas le temps de suivre les événements au jour le jour, mais j’ai essayé de les suivre à distance, et lorsqu’Eva Golinger a lancé son site Internet (http://www.venezuelafoia.info) j’ai commencé à lire certains documents sur le site et j’y voyais la mise en oeuvre des mêmes mécanismes qu’au Nicaragua dans les années 80, par l’infiltration de la société civile et les efforts pour influer le processus politique et électoral au Venezuela. Au Nicaragua, j’ai écrit, en 1979, je crois, juste après la prise de pouvoir par les Sandinistes, une analyse sur le programme que les Etats-Unis allaient appliquer là-bas. Pratiquement tout ce que j’avais écrit s’est réalisé parce que ces techniques, de la CIA, de l’USAID et du Département d’Etat, et depuis 1984 de la National Endowment for Democracy suivent tous le même schéma.

Au Nicaragua, le programme pour influer sur le résultat des élections de 1990 avait commencé un an et demi avant, par l’unification de l’opposition, par la création d’un mouvement civique, et tout ceci est en train de se répéter au Venezuela. C’est là que réside mon intérêt politique pour le Venezuela, l’analyse des événements et écrire quelques articles.

A l’époque où vous étiez à la CIA, quelle était la stratégie la plus fréquente, pour les services de renseignement états-uniens, pour protéger les "intérêts stratégiques" en Amérique latine ?

Lorsque je travaillais pour l’agence (CIA) à la fin des années 50 et jusqu’à la fin des années 60, l’agence menait des opérations à l’échelle internationale, régionale et nationale pour infiltrer et manipuler les organes de pouvoir dans des pays à travers le monde, et ça faisait partie de mon travail à la CIA - l’infiltration et la manipulation des partis politiques, des syndicats, des mouvements de jeunes et d’étudiants, des milieux intellectuels, professionnels et culturels, des groupes religieux et des groupes féministes et surtout des médias. Par exemple, nous rémunérions des journalistes pour publier nos informations comme s’il s’agissait de leurs propres informations. Les opérations de propagande n’arrêtaient jamais. Nous dépensions aussi de grosses sommes d’argent pour nos candidats lors des élections. La CIA avait une vision manichéenne du monde, à savoir qu’il y avait ceux qui étaient avec nous, et ceux qui étaient contre nous. Le travail de l’agence était d’infiltrer, d’affaiblir, de diviser et de détruire ces forces politiques qui étaient perçues comme des ennemis, qui se situent normalement à gauche de la social-démocratie, et soutenir et renforcer les forces politiques, dans toutes ces institutions que je viens de mentionner, qui étaient favorables aux intérêts des Etats-Unis.

Un des problèmes récurrents pour la CIA dans ce genre d’opérations, qui ont commencé en 1947, était de pouvoir couvrir toutes ces grosses transactions d’argent qui étaient difficiles à cacher. Alors, très tôt, l’agence a créé une série de fondations, ou a trouvé des arrangements avec certaines fondations existantes. Parfois, les fondations de l’agence n’existaient que sur papier, dirigées par un avocat à Washington sous contrat avec la CIA. Au début des années 50, le programme international de l’Association nationale des étudiants des Etats-Unis (National Students Association of the United States) - une assocation présente sur pratiquement tous les campus - était dirigée en fait par la CIA, toute l’opération internationale de l’association était une opération de la CIA. Et chaque nouveau directeur de l’association des étudiants était mis au courant sur le fonctionnement de ce programme sous la direction de la CIA. Mais celui qui a été nommé à la tête de l’association en 1966 - c’était l’époque de la Guerre du Vietnam et des mouvements de protestations - a refusé de suivre et a raconté toute l’histoire à Ramparts Magazine, une magazine lié à l’Eglise catholique. Ramparts publia l’histoire et un énorme scandale éclata. Mais l’histoire ne s’arrêta pas là parce que tous les médias la reprirent. En février 1967, le Washington Post publia un long exposé du réseau de financement international de la CIA. En d’autres termes, ils désignèrent nommément les fondations, et un certain nombre d’organisations bénéficiaires à l’étranger de cet argent de la CIA dans les différentes institutions que j’ai mentionnées - partis politiques, syndicats, mouvements d’étudiants et ainsi de suite - et ce fût un désastre pour l’agence. Je me trouvais au siège de l’agence, entre deux missions entre l’Equateur et l’Uruguay, lorsque tout ceci eut lieu. Ce fut un désastre pour la CIA.

En moins de deux mois, après la chute de l’appareil de financement international, Dante Fascell - un membre de la Chambre des Représentants de Miami, étroitement lié à la CIA et aux Cubano-américains d’extrême droite de Miami - proposa au Congrès de créer des fondations non-gouvernementales qui recevraient de l’argent du Congrès et qui en retour le distribueraient ouvertement à différentes organisations qui en temps normal auraient été financées clandestinement par la CIA. Mais c’était en 1967 et le consensus entre Démocrates et Républicains sur la politique étrangère était, dans une certaine mesure, brisé et la proposition de Fascell n’a pas abouti.

Pour ces raisons, la CIA a continué, même après l’effondrement de son réseau de financement international, à être l’agence du gouvernement des Etats-Unis pour toutes ces activités appelées "opérations clandestines". Par exemple, la CIA était responsable de la déstabilisation du gouvernement d’Allende à partir de 1970. Il se trouve qu’Allende a failli être élu en 1958. Les élections se déroulaient tous les six ans au Chili et en 1964, à l’échéance suivante, la CIA a commencé tôt, plus d’un an à l’avance, à travailler pour empêcher son élection en 1964. L’argent a été consacré en partie à discréditer Allende et le Parti socialiste et sa coalition appelée Unité Populaire et à financer la campagne d’Eduardo Frei - le Chrétien démocrate. Frei remporta les élections, mais à l’échéance suivante de 1970, Allende fût finalement élu. Il est prouvé que la CIA a tenté d’empêcher la ratification de sa victoire par le Congrès après l’élection par un coup d’état militaire qui a échoué. Allende prit le pouvoir et la CIA était à l’époque l’agence chargée de fomenter le mécontentement populaire, de diffuser une propagande discontinue contre Allende et son gouvernement, de fomenter des grèves très dures ; la plus importante a été celle des camionneurs, qui interrompit pendant plusieurs mois la distribution des biens et services pour finalement aboutir au coup d’état de Pinochet en septembre 1973.

Y’a-t-il eu des changements significatifs de stratégie dans la CIA depuis votre départ en 1968 ?

Oui, tout à fait. Dans les années 70, il y avait des dictatures militaires brutales dans tout le Cône Sud - Uruguay, Argentine, Paraguay, Brésil, et bien sûr, le Chili avec Pinochet. Toutes étaient soutenues par la CIA, soit dit en passant. C’est à cette époque qu’une nouvelle pensée a commencé à germer dans les esprits des hauts responsables de la politique étrangère des Etats-Unis. Cette nouvelle pensée était que toutes ces dictatures militaires, avec leur répression, les disparitions, les escadrons de la mort, etc, n’étaient peut-être pas la meilleure solution pour préserver les intérêts des Etats-Unis en Amérique latine, ni même ailleurs. Selon cette nouvelle pensée, les intérêts des Etats-Unis seraient mieux préservés par des gouvernements démocratiquement élus formés par une élite politique qui s’identifierait à la classe politique états-unienne. Je ne parle pas de forces populaires, mais les classes politiques traditionnelles en Amérique latine, comme les "oligarchies", pour ne mentionner que celles-ci. C’est ainsi que fut adopté un nouveau programme états-unien, connu sous le nom de "Projet Démocratie", qui chercherait à promouvoir des élections démocratiques libres et transparentes mais d’une manière qui garantirait le pouvoir aux élites et non au peuple.

Un fondation fut créée en 1979, l’American Political Foundation, à laquelle participait largement la principale organisation syndicale des Etats-Unis, l’AFL-CIO, avec la Chambre de commerce des Etats-Unis et les partis démocrate et républicain. Quatre organisations majeures. Cette fondation était financée à la fois par le gouvernement et le secteur privé. Son travail était d’étudier comment les Etats-Unis pouvaient mettre en oeuvre cette nouvelle pensée pour promouvoir la démocratie. La solution fût la National Endowment for Democracy (NED) et ses quatre fondations associées : l’International Republican Institute (IRI) du Parti républicain, le National Democratic Institute (NDI) du Parti démocrate, l’American Center of International Labor Solidarity (ACILS) de l’AFL-CIO, et le Center for International Private Enterprise (CIPE) de la Chambre de commerce des Etats-Unis.

En ce qui concerne la fondation de l’AFL-CIO, ils ont repris une organisation existante qui avait travaillé main dans la main avec la CIA pendant de nombreuses années qui s’appellait l’American Institute for Free Labor Development (AIFLD), et ils ont simplement changé le nom [2].

Comment travaille exactement la National Endowment for Democracy avec la CIA ?

Le mécanisme est le suivant. Le Congrès donne des millions de dollars à la NED qui passe ensuite l’argent à ce qu’ils nomment les "fondations noyaux", les quatre fondations associées, qui, à leur tour, distribuent l’argent à des bénéficiares étrangers. Tout ceci a commencé en 1984, et un des premiers bénéficiares fut la Cuban American National Foundation (CANF), qui était le lieu de rassemblement des éléments et organisations anticastristes les plus extrémistes des Etats-Unis. Mais le véritable test pour le nouveau système fut le Nicaragua. Depuis 1979-1980, la CIA avait le programme d’y organiser des forces militaires ou para-militaires contre-révolutionnaires qui sont connues comme les Contras. Toute leur logistique et le soutien provenait du Honduras. Ils ont infiltré [sur le territoire nicaraguayen] environ 15.000 hommes qui ont été défaits par l’armée sandiniste. En 1987, ils avaient semé la terreur dans les campagnes du Nicaragua, causant la mort d’environ 3.000 personnes, et de nombreux handicapés à vie. Il s’agissait d’une opération strictement terroriste. Ils ont été incapables, dans toute cette période, de s’emparer du moindre hameau et de le tenir. Militairement, ils ont été battus.

En 1987, l’Amérique centrale était fatiguée des guerres. Le Salvador, le Guatemala, le Nicaragua. Il y eut une réunion des présidents de ces pays dans une ville au Guatemala appellée Esquipulas et ils sont arrivés à une série d’accords par eux-mêmes - les Etats-Unis n’étaient pas impliqués dans cette affaire - qui comprenaient le désarmement des Contras et des cessez-le-feu dans différents pays. Il y eut ainsi un cessez-le-feu au Nicaragua, mais la CIA n’a pas désarmé les Contras parce qu’ils savaient qu’il y aurait des élections en 1990 et ils voulaient garder les Contras comme une menace. Bien que les Contras aient été battus militairement en 1987, ils avaient provoqué d’énormes problèmes économiques et les Nicaraguayens souffraient terriblement de toute cette destruction.

Après les accords d’Esquipulas, la politique des Etats-Unis changea. Elle se focalisa plus sur l’infiltration de la société civile et le renforcement de l’opposition au Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Un des mécanismes était le renforcement de la Coordination démocratique nicaragueyenne, composée de représentants locaux du patronat, de certains syndicats, partis politiques et associations anti-sandinistes. Une société privée de conseil appelée Delphi International Group fut chargée de diriger les opérations destinées à influer sur les élections de 1990. Cette société encaissa la majeure partie des fonds et joua un rôle clé dans le résultat des élections de 1990. La NED fut aussi active au Nicaragua à partir de 1984 et, avec ses fondations associées, toutes les quatre, dans l’infiltration du et l’ingérence dans le processus électoral au Nicaragua, qui avait commencé en 1988 mais qui a pris toute son ampleur à partir en 1989.

Afin de mobiliser au maximum les votes anti-sandinistes et contrôler les élections en créant un front politique anti-sandiniste, la CIA et la NED ont mis en place un front civique appelé Via Civica, et leur tâche était ostensiblement la formation politique et le militantisme, l’action civique, une action civique non-partisane. En fait, toutes leurs activités étaient orientées à renforcer le camp anti-sandiniste. Donc, il y eut d’abord la Coodinadora, puis la Via Civica, et finalement l’unification de l’opposition, qui n’eut pas lieu avant le mois d’aout 1989 environ, soit six mois avant les élections, assez tard donc. Mais ça faisait déjà longtemps qu’ils travaillaient sur la question et sur les vingt partis politiques d’opposition, ils en ont unifié quatorze - souvent par de simples pots-de-vin - sous le nom d’Union nicaraguayenne d’opposition (UNO). L’UNO présenta des candidats uniques à tous les postes. Les Etats-Unis choisirent Violetta Chamoro pour la présidence.

Au mois de septembre 1989, il y eut un très étrange accord entre le gouvernement des Etats-Unis et les Sandinistes, selon lequel les Sandinistes laisseraient les Etats-Unis donner 9 millions de dollars à l’opposition en échange de la promesse que la CIA ne fournirait pas d’autres fonds contre les Sandinistes. Etrangement, les Sandinistes donnèrent leur accord. Bien sûr, la première chose qui s’est passée, c’est que la CIA a versé des millions de dollars supplémentaires. Celui qui rédigea le livre sur le Nicaragua dans les années 80 et sur les élections de 1990 s’appelle Bill Robinson, un universitaire, qui a vécu un certain temps au Nicaragua dans les années 80. Son livre s’appelle "A Faustian Bargain". C’est un excellent livre, très bien documenté, très bien écrit. Il a estimé que les Etats-Unis ont dépensé plus de 20 millions de dollars dans les élections de 1990. Et, comme chacun le sait, les Sandinistes ont perdu. L’UNO a remporté environ 56 % des voix et les Sandinistes 40 %, ou quelque chose comme ça. Toutes les opérations qui avaient été lancées pour garantir la défaite des Sandinistes en 1990 continuèrent pour garantir que les Sandinistes ne reviennent pas au pouvoir aux élections suivantes, ce qui a été le cas.

Comment ce modèle s’applique-t-il au Venezuela ?

Au Venezuela, il y a quelque chose de similaire avec la Coordinadora Democratica, composée des mêmes secteurs et des mêmes organisations qu’au Nicaragua, bien que selon ce que j’ai pu lire, elle s’est plus ou moins effondrée à ce jour. Mais il vont la réactiver, j’en suis certain. Il y a une organisation ici qui est supposée être neutre et qui se consacre à combattre l’abstention et surveiller le déroulement des élections, qui s’appelle Sumate. Vous avez le groupe de consultation privé états-unien qui s’appelle Development Alternatives Incorporated [3] qui remplit le même rôle que Delphi International Group au Nicaragua. Vous avez à la fois l’International Republican Institute [4] et le National Democratic Institute [5] qui ont des bureaux à Caracas. Il y a donc trois bureaux qui sont en train de distribuer des dizaines de millions de dollars, des bureaux privés qui sont en réalité sous le contrôle de l’ambassade des Etats-Unis et de l’USAID [6] se poursuivent à la hauteur d’environ 1 million de dollars par an. [7]

Au lendemain du coup d’état raté d’avril 2002 [8], la décision fût prise à Washington de faire la même chose qu’au Nicaragua, à savoir d’engager une société de consultance qui servirait de façade pour l’argent de l’USAID et qui serait beaucoup plus conséquent que celui de la NED. Le premier contrat fût signé le 30 août 2002, d’un montant légèrement supérieur à 10 millions de dollars sur les deux prochaines années pour des activités politiques au Venezuela. Ils ont ouvert leurs bureaux en août 2002, avec cinq personnes qui sont descendues de Washington, cinq personnes nommées par l’USAID. Notez bien : ils contractent une société privée, mais ils nomment les personnes. Et pour tout embauche d’un Vénézuelien par le Development Alternatives Institute, le contrat stipule qu’elle doit être approuvée par l’USAID à Washington. Il n’y a donc vraiment aucun doute sur la nature de ces trois bureaux ici. Ce sont des instruments de l’ambassade des Etats-Unis et derrière ces trois organisations, il y a la CIA.

L’utilité de ces fondations et de la société de consultance est que la CIA peut distribuer beaucoup plus de fonds, d’une manière plus ouverte, à des organisations qui par ailleurs recoivent déjà de l’argent, ce qui rend la couverture de ces sommes plus aisée. Ainsi, si l’USAID donne environ 5 millions de dollars à Development Alternatives dont 3,5 millions sont destinés à des prêts pour des orgnisations vénézuéliennes, avec un million de dollars ou plus de la NED, vous avez là 6 à 7 millions de dollars ouvertement distribués. Tout ceci est connu grâce au travail d’Eva Golinger [9] Elle a fait un travail magnifique.

Dans tous les cas, la CIA peut ajouter pas mal d’argent au 6 ou 7 millions de dollars. Les documents prouvent le soutien à la grève dans l’industrie pétrolière, de décembre 2002 à février 2003 [10], et l’appui à la campagne en faveur d’un référendum révocatoire. Ils ont échoué dans les deux cas, alors, à présent, ils vont se concentrer sur les élections [présidentielles] de 2006.

Le Venezuela n’est certainement pas le seul pays où de telles opérations sont mises en oeuvre pour renforcer la société civile, promouvoir la démocratie, former les gens aux processus électoraux, mais tout ceci n’est qu’une couverture des véritables objectifs qui sont la promotion de certaines forces politiques contre d’autres. Et en aucun cas ceci n’est limité au Venezuela. Il y a un véritable besoin de faire des recherches sur cette question parce que le Development Alternatives Institute - si vous consultez leur site www.dai.com/ - est présent partout dans le monde.

Tous leurs programmes ne sont pas financés par le gouvernement des Etats-Unis - ils sont financés par la Banque mondiale et je ne me souviens pas par combien d’autres. On peut y regarder de plus près et trouver quels sont leurs autres programmes qui ressembleraient à ceux du Venezuela, même chose avec le National Democratic Institute et les trois autres fondations associées à la NED. On pourrait voir où ils sont en train de concentrer les opérations d’infiltration politique, en tandem avec la CIA bien-sûr. Je crois qu’il y a vraiment une urgence à exposer ces faits et les dénoncer pour ce qu’ils sont, à savoir et avant tout un mensonge, qui prétend promouvoir la démocratie mais qui est en fait destiné à renverser des gouvernements, changer des régimes, ou renforcer des régimes amis déjà au pouvoir.

Un ancien membre de la CIA, Felix Rodríguez, a récemment déclaré à la télévision de Miami que les Etats-Unis cherchaient à provoquer un changement au Venezuela, peut-être par la violence. Il a donné comme exemple la tentative d’assassinat par l’administration Reagan du dirigeant lybien Kadhafi. Est-ce un scénario envisageable au Venezuela ?

Et bien, il faut se souvenir qu’en ce qui concerne Kadhafi, les Etats-Unis croyaient qu’il avait organisé l’attentat contre une discothèque à Berlin, et un raid aérien sur Tripoli fut déclenché en représailles. Chavez n’a commis aucune provocation de la sorte, il n’y a donc aucune justification pour une frappe militaire et je ne crois pas que les Etats-Unis soient arrivés au point de chercher aussi ouvertement à assassiner le président d’un pays tiers. Je veux dire que la situation est déjà assez mauvaise aux Etats-Unis - pire qu’elle ne l’a jamais été - mais je ne crois pas qu’ils en sont déjà arrivés là. Mais une chose qui est très importante pour Chavez, pour le mouvement bolivarien ici, c’est de toujours garder à l’esprit que les Etats-Unis n’arrêteront jamais de tenter de faire faire une marche arrière à l’Histoire. Les intérêts des Etats-Unis sont définis comme l’accès sans entraves aux ressources naturelles, à la main-d’oeuvre, et aux marchés des pays tiers.

Ce sont des pays comme ceux d’Amérique latine qui assurent la prospérité des Etats-Unis. Plus il y a de gouvernements indépendants au pouvoir, avec une certaine dose de nationalisme et qui s’opposent à la politique des Etats-Unis et au néolibéralisme, plus ces mouvements sont considérés comme une menace à Washington, parce que ce qui est en jeu est la stabilité même du système politique et la sécurité de la classe politique des Etats-Unis. Les Vénézuéliens devront se battre pour leur survie tout comme les Cubains ont dû se battre depuis 45 ans. Dans 45 ans, les Etats-Unis seront toujours en train de tenter de détruire le processus en cours au Venezuela, s’il suit le même chemin qu’aujourd’hui, tout comme ils essayent toujours de détruire la Révolution cubaine. Un président sera remplacé par un autre, Fidel a survécu à neuf présidents. Je pense donc qu’il est très important pour les Vénézuéliens de comprendre que cela va continuer et que la vigilance, l’organisation et l’unité seront indispensables pour échapper aux programmes des Etats-unis, pour ne pas jouer leur jeu qui est essentiellement celui de diviser pour régner.

01 juillet 2005

Menaces sur le Président vénézuélien

Menaces sur le président vénézuélien
par Maurice Lemoine
12 mars 2005
article en espagnol

Le 31 janvier 2005, le président vénézuélien Hugo Chávez a reçu un accueil triomphal de la part des militants altermondialistes rassemblés lors du Forum social mondial de Porto Alegre. Celui qui est devenu pour la gauche latino-américaine le symbole de la résistance au néolibéralisme et à l’hégémonie étatsunienne a estimé à cette occasion qu’il était urgent de « mettre en place une économie sociale pour dépasser le capitalisme ». Déjà soumis par le passé à la vindicte de la Maison Blanche, qui a tout fait pour le déstabiliser, M. Chávez redevient la bête noire de la secrétaire d’Etat Condoleeza Rice et des nostalgiques de la guerre froide, comme le secrétaire d’Etat adjoint Roger Noriega, le sous-secrétaire d’Etat John Bolton, le « dur » Elliot Abrams, vice-conseiller de la Sécurité nationale ou M. John Negroponte, vétéran de la « guerre sale » en Amérique centrale et désormais à la tête de la toute puissante Agence nationale du renseignement. Tout à leur obsession affirmée de ne pas laisser s’installer un... « second Cuba » ! ceux-ci remettent en œuvre les méthodes appliquée contre tout gouvernement ou pays qui cherche à se démarquer de l’Empire.

Sorti victorieux de la tentative de coup d’Etat du 11 avril 2002, du lock-out de décembre 2002/janvier 2003 (64 jours d’interruption de l’activité économique), du référendum révocatoire du 15 août 2004 et des élections du 31 octobre, qui ont donné à son mouvement 20 gouverneurs sur 22 et 270 maires sur 337, le président bolivarien met en œuvre une audacieuse politique en direction des secteurs défavorisés. Reprise en main, la compagnie pétrolière nationale PDVSA a transféré, en 2004, 3,5 milliards de dollars en direction des programmes sociaux [1]. Par ailleurs, M. Chávez joue un rôle décisif sur la scène latino-américaine où il n’est plus isolé, même s’il est diversement accompagné.

Les effets pervers du dogmatisme libéral concocté par Washington, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement ont eu pour conséquence un incontestable virage à gauche du sous-continent (Argentine, Brésil, Panamá, Uruguay), ces deux dernières années. Même le Mexique voit se profiler une possible victoire de l’actuel maire de la ville de Mexico, M. Manuel López Obrador, du Parti de la révolution démocratique (PRD). Face à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA, ALCA en espagnol), projet étatsunien de recolonisation économique du continent, la conjoncture permet au président vénézuélien de relancer son projet d’Alternative bolivarienne pour l’Amérique (ALBA), une intégration basée sur la coopération et non sur la concurrence, qui reposerait sur les bases d’un développement endogène et prendrait en compte les franges de population les plus défavorisées.

En ce sens, la naissance, le 8 décembre 2004, au Pérou, à travers la « Déclaration de Cuzco », d’une Communauté sud-américaine des nations composée de douze Etats [2] marque un premier pas, même si cette organisation demeure pour l’heure plus symbolique que fonctionnelle, les Etats-Unis y conservant quelques alliés inconditionnels (la Colombie, l’Equateur, le Pérou et, en dehors de cette zone géographique, les pays d’Amérique centrale).

Plus concrètement, à l’alliance stratégique passée avec La Havane (à travers un accord pétrole contre médecins et enseignants), le Venezuela vient d’ajouter celle scellée avec Brasilia, le 14 février, à Caracas, par la signature de 26 accords allant du secteur énergétique (coopération entre PDVSA et Petrobas en matière d’exploration, de raffinage, etc.) au militaire. S’y est ajoutée, le 1er mars 2005, la déclaration conjointe de M. Chávez avec MM. Nestor Kirchner (Argentine) et Luiz Inacio « Lula » da Silva (Brésil), lors de la prise de possession du nouveau président uruguayen Tabaré Vásquez, tous trois représentants d’une gauche modérée. A l’occasion de ce mini-sommet, les quatre présidents ont décidé de renforcer l’intégration régionale et les coopérations multilatérales, décision concrétisée par des accords bilatéraux entre le Venezuela et le Brésil d’un côté, le Venezuela et l’Argentine de l’autre. Avec, en vue, la signature future d’accords trilatéraux. De son côté, M. Tabaré Vásquez a signé un accord prévoyant un échange de pétrole vénézuélien contre des produits alimentaires uruguayens.

Tout à son projet bolivarien, M. Chávez milite activement pour la création d’une chaîne de télévision régionale, Telesur - pour contrer l’influence de CNN -, de Petrosur - un bloc pétrolier latino -, d’un fonds pour répondre au problème aigu de la pauvreté, d’une Banque sud-américaine pour le développement.

Egalement soucieux de réduire la dépendance traditionnelle du Venezuela vis-à-vis du marché étatsunien, il établit de nouvelles alliances avec les grands pays émergents que sont l’Inde, l’Afrique du Sud et la Chine, et, en décembre 2004, il a rencontré son homologue Hu Jintao, à Pékin, pour discuter d’un nouvel accord bilatéral (la Chine doublera sa consommation pétrolière dans la prochaine décennie).

Le 27 mars 2001, dans une déclaration devant le Congrès américain, le général Peter Pace, alors chef du Southern Command (commandement sud de l’armée des Etats-Unis), estima que dans le schéma de pouvoir global, qui inclut le contrôle du pétrole, l’Amérique latine et la Caraïbe avaient plus d’importance pour les Etats-Unis que le Proche-Orient. En ce sens, et outre le rôle de locomotive du président Chávez dans la résistance latino-américaine à l’ordre dominant, Washington voit d’un très mauvais œil la Chine, la Russie et le Brésil entrer, à terme, par la grande porte, dans la Faille de l’Orénoque, considérée comme la plus importante réserve de pétrole brut de la planète. Après avoir soutenu le coup d’Etat du 11 avril 2002 (le « 11-A ») et avoir systématiquement pris parti pour l’opposition, jusqu’à ce que celle-ci explose en vol, les Etats-Unis rejouent une partition similaire à celle qui a précédé le « 11-A ». A petite dose, et de manière constante, d’« importants fonctionnaires de la Maison Blanche », des journalistes « très informés » préparent l’opinion américaine à une déstabilisation du Venezuela. Dès novembre 2004, Mme Condoleeza Rice demandait aux pays de la région d’être vigilants « sur le risque que représente le régime chaviste », qualifiait le président d’« ex-rebelle » (en référence au coup d’Etat qu’il tenta le 4 février 1992) et le Venezuela de « problème réel ». Ce à quoi M. Chávez répliquera : « Ils se trompent. Je ne suis pas un ex-rebelle. Je suis un rebelle. » Le 18 janvier, la nouvelle responsable de la diplomatie américaine taxe à nouveau son gouvernement de « force négative dans la région ».

En février 2005, en quelques jours, à travers les porte-parole de diverses institutions - Maison Blanche, Département d’Etat, CIA -, Washington lie cette révolution bolivarienne pacifique avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), accuse Caracas, de constituer une « menace régionale », d’être un gouvernement « instable », « fournisseur peu fiable de pétrole » et de mener une course aux armements.

Derrière l’accusation de liens avec les guérillas colombiennes (récurrente et agitée sous les moindres prétextes, même les plus mauvais), on trouve la crise aussi grave que brève qui a opposé Caracas à Bogotá après que l’« ambassadeur » des FARC, M. Rodrigo Granda, ait été enlevé à Caracas, le 13 décembre, et rapatrié clandestinement dans le pays voisin (par les services de renseignements colombiens en lien avec trois officiers vénézuéliens « achetés » avec plus d’un million de dollars), en ignorant les formalités légales, et en violant les normes des lois internationales sur l’extradition [3].

Derrière l’« arsenal de Chávez », l’achat par le Venezuela de 40 hélicoptères de combat MI35 et de Migs à la Russie (Washington refuse de lui vendre des pièces de rechange pour ses F-16, acquis dans les années 1980) ; de 24 avions de chasse Super-Toucans au Brésil ; de radars à la Chine et au Brésil pour la protection de son espace aérien ; de quatre corvettes aux chantiers navals espagnols ; de 6 avions de transport C-295 à la filiale ibérique Izar du consortium européen EADS [4] ; enfin, de 100 000 fusils d’assaut AK-47 à Moscou.

En la matière, nul ne s’appesantit sur le fait que, depuis l’aide massive apportée par Washington à Bogotá, dans le cadre du Plan Colombie, la capacité conventionnelle de l’armée colombienne a considérablement augmenté, et pas seulement en matière contre-insurrectionnelle, ce qui en théorie n’a aucun sens puisque la structure conventionnelle d’une armée ne sert en rien à lutter contre des guérillas. Les Forces armées colombiennes sont actuellement 4 fois supérieures aux Forces armées vénézuéliennes en terme de puissance de feu. Or, pour la révolution bolivarienne, le danger peut venir aussi bien de Bogotá que de Washington - la Colombie étant considérée à juste titre, eu égard aux intérêts et stratégies de la Maison Blanche, comme l’Israël de la région andine.

Enfin, pour la petite histoire (et l’ironie de la situation), on rappellera que la faiblesse stratégique de l’armée vénézuélienne a été utilisée comme argument par un certain nombre d’officiers ayant participé au coup d’Etat d’avril 2002 - notamment les généraux Pedro Antonio Pereira (aviation), Efraín Vasquez Velasco (armée de terre), et le contre-amiral Daniel Comisso Urdaneta (marine) -, lesquels reprochaient au président Chávez d’affaiblir l’institution militaire. Avec des prix du pétrole très inférieurs à ceux en vigueur aujourd’hui, il avait effectivement, privilégiant les programmes sociaux, réduit le budget de l’armée de 47 % et l’avait « soulagée » de presque un quart de ses effectifs. Il ne fait donc que rétablir un équilibre momentanément rompu.

Sous-secrétaire d’Etat pour l’Amérique latine, M. Roger Noriega n’en déclare pas moins que l’acquisition de 100 000 AK-47 et de 40 hélicoptères auprès de la Russie « est un motif de grande préoccupation pour nos alliés en Amérique latine, ainsi que pour le peuple vénézuélien [5] ». Dans le Washington Post du 27 février, Robert D. Novak, sous le titre « L’infection de l’Amérique latine », dénonce : M. Chávez élargit son influence « plus effectivement que n’a jamais pu le faire son ami et allié Fidel Castro » et l’accuse de vouloir déstabiliser le Nicaragua, la Bolivie, le Pérou et l’Equateur. Juan Manuel Santos, ex-ministre des finances colombien et membre de la famille propriétaire du quotidien El Tiempo, (tout comme l’actuel vice-président Francisco Santos), accuse le président bolivarien dans un article explosif intitulé « Le Venezuela brûle... et peut incendier la Colombie [6] ».

Pour accentuer la pression et visant ostensiblement Caracas et sa « démocratie participative », Washington envisage de faire modifier la Charte démocratique de l’Organisation des Etats américains (OEA), lors de sa prochaine réunion qui se tiendra en juillet prochain à Fort Lauderdale (Floride) et de la doter d’un « instrument qui permettrait à la région d’isoler et d’intervenir face à des régimes qui s’écartent graduellement de la démocratie ». Le directeur de la CIA, M. Porter Goss, ajoute la touche finale lorsqu’il prédit qu’en 2005, il y aura une « situation de déstabilisation » au Venezuela.

Fort de ses incontestables succès électoraux, M. Chávez n’a plus en face de lui d’opposition crédible. Mais la solution démocratique n’est pas forcément la méthode la plus employée pour réduire la souveraineté et l’indépendance des nations. M. George W. Bush renforce le Southern Command. Le Plan Colombie, auquel a été ajouté le Plan patriote, se déploie, cette année, le long de la frontière vénézuélienne. C’est d’ailleurs de Colombie que sont venus 91 paramilitaires arrêtés le 2 mai 2004 dans la banlieue de Caracas. Ils avaient été recrutés pour revêtir l’uniforme des forces vénézuéliennes et commettre un massacre, attaquer des institutions militaires, voire assassiner le président Chávez, et en faire porter la responsabilité aux troupes officielles afin de provoquer le chaos et justifier une intervention étrangère [7].

La menace se profile. « Chávez doit mourir comme un chien parce qu’il le mérite », a froidement déclaré, depuis son exil, l’ancien président Carlos Andrés Pérez (destitué pour corruption), avant d’ajouter : « Nous ne pouvons pas simplement nous débarrasser de Chávez, puis, immédiatement après, avoir une démocratie. Nous aurons besoin d’une période de transition de deux ou trois ans pour jeter les fondations d’un Etat où prévaudra l’empire de la loi. Lorsque Chávez tombera, nous devrons fermer l’Assemblée nationale et la Cour suprême [8] ». Comme le 12 avril 2002 ! Le 25 octobre 2004, c’est depuis les Etats-Unis, dans un programme de télévision de la chaîne 22 de Miami, que l’acteur et homme de média Orlando Urdaneta a encouragé ses concitoyens à assassiner le président, affirmant que « le problème vénézuélien se solutionne avec un fusil à mire téléscopique ». Sans aucune réaction du gouvernement américain, qui ne s’inquiète pas plus de l’existence de camps d’entraînement paramilitaires de secteurs golpistes liés aux groupe anticastriste en exil, à Homestead (Floride) [9]. En avril 2004, le général « dissident » Felipe Rodríguez, alors passé dans la clandestinité depuis cinq mois, avait ouvertement affirmé qu’il était en train de mettre en place des groupes clandestins pour renverser le président [10]...

L’assassinat, le 18 novembre 2004, du procureur Danilo Anderson, qui avait entamé la procédure pour amener devant la justice tous les signataires du décret du 12 avril 2002, instaurant une dictature au Venezuela, constitue plus qu’un avertissement. Les menaces ne sont pas à prendre à la légère et l’on aurait tort de sourire devant la déclaration faite le 20 février, dans son émission Alo Presidente, par M. Chávez : « Si on m’assassine, j’en rends responsable le président des Etats-Unis, George Bush. »

30 juin 2005

Les américains prêts à tuer le Président Chavez

Tuer Chávez ?
par Ignacio Ramonet
23 février 2005
article en espagnol

Roger Noriega, le sous-secrétaire de l’Etat nord-américain pour l’Amérique latine, a déclaré le 13 février dernier, sur la chaîne CNN en espagnol, que l’acquisition par le gouvernement du président du Venezuela Hugo Chávez, d’un lot de 100 mille fusils d’assaut AK-47 et de 40 hélicoptères auprès de la Russie « est un motif de grande préoccupation pour nos alliés en Amérique latine, ainsi que pour le peuple vénézuélien ». Il a ajouté : « le réarmement du Venezuela est très préoccupant ». En janvier déjà, la nouvelle secrétaire d’Etat, Condoleeza Rice, avait accusé Hugo Chavez d’exercer « une influence déstabilisatrice en Amérique latine ». Et le président Bush lui-même, en décembre 2004, avait insisté sur le fait que ces achats d’armes « devraient être un motif de préoccupation pour les Vénézuéliens ».

Le Venezuela, l’un des principaux fournisseurs d’hydrocarbures des Etats-Unis, a démenti d’avoir engagé une course à l’armement, et a rappelé que Washington refuse de lui vendre les pièces pour ses avions de chasse F-16, ce pourquoi Caracas pense à acheter des avions Mig à la Russie, et des Toucan au Brésil.

Mais cette nouvelle offensive verbale confirme la volonté étasunienne d’attaquer le président Chavez. Sa nette victoire électorale au référendum révocatoire du 15 août 2004 a démontré qu’il compte sur l’appui majoritaire des citoyens. Chose qui s’est reproduite lors des élections régionales du mois d’octobre dernier. Aucune manœuvre sale, ni même la tentative de coup d’Etat d’avril 2002 appuyée par Washington, n’est parvenue à freiner le projet de transformation sociale, dans un cadre de démocratie et de liberté, qu’est en train de mettre en place Hugo Chavez. Et sa réussite personnelle, au Forum social de Porto Alegre, où plus de quinze mille jeunes enthousiastes ont acclamé son discours, l’a transformé en la figure de proue de toute la gauche latino-américaine.

Raison plus que suffisante pour que les faucons de Washington accentuent leurs pressions contre lui. Ils n’ont pas encore placé le Venezuela parmi les « six bastions de la tyrannie mondiale », mais l’on voit bien qu’il est déjà en tête de la liste d’attente. Et même s’ils ne s’aventurent pas encore à utiliser contre Caracas l’argument maintenant classique de posséder « des armes de destruction massive », on voit déjà comment ils sont en train d’essayer de transformer, par le biais d’une offensive de propagande médiatique, un lot d’armes légères en un « danger pour la sécurité de l’hémisphère »...
Il faut craindre que la prochaine étape soit le crime d’Etat, l’assassinat d’Hugo Chavez. Le vice-président vénézuélien, José Vicente Rangel a montré des photographies qui prouvent l’existence à Homestead, en Floride, d’un camp d’entraînement de paramilitaires destinés à s’infiltrer au Venezuela, et qui agissent sans être inquiétés par les autorités étasuniennes. Certains de ces terroristes agissent déjà en territoire vénézuélien. La preuve : le 2 mai de l’année dernière, a été arrêté dans les environs de Caracas un groupe de 91 paramilitaires colombiens, liés à la CIA, dont l’objectif principal était de tuer Chavez. Le chef du groupe, José Ernesto Ayala Amado « commandant Lucas » a admis, selon ses propres aveux, que sa mission consistait à « couper la tête de Chavez ».

Dans les files de l’opposition, on pousse au choix du magnicide. Le 25 juillet 2004, en plein débat sur le référendum révocatoire, l’ex-président Carlos Andrés Pérez, dans un entretien publié dans El Nacional, journal de Caracas, n’a pas hésité à avouer : « Je travaille pour renverser Chavez. La violence nous permettra de le renverser. Chavez doit mourir comme un chien ».
Un autre opposant, Orlando Urdaneta, le 25 octobre 2004, sur la chaîne 22 de Miami, a donné l’ordre, en direct, aux siens de passer à l’acte : “L’unique solution pour le Venezuela est d’éliminer Chavez : une personne avec un fusil et une mire télescopique, et c’est bon ».
Le récent assassinat du procureur Danilo Anderson est la preuve qu’il ne s’agit pas que de mots. Et que des faucons de l’envergure de Georges W. Bush, Condoleezza Rice et Roger Noriega reprennent maintenant, à leur tour, ces menaces est un signe indéniable que le projet de tuer Chavez est en marche. Il est temps de le dénoncer pour les dissuader de le mener à bien. Dans le cas contraire, par les veines ouvertes de l’Amérique latine, couleraient à nouveau des rivières de sang.

L'art américain de la déstabilisation

L’art de la déstabilisation
par Gary Leech
11 avril 2005
article en anglais

« Pourquoi une armée vénézuélienne de 32.000 hommes aurait-elle besoin de 100.000 nouveaux fusils ? », demanda le secrétaire à la Défense des Etats-Unis, Donald Rumsfeld, en suggérant qu’une telle acquisition par le gouvernement Chavez pourrait entraîner une course aux armements dans la région. La réaction de Rumsfeld à l’annonce récente que la Russie avait donné son accord pour vendre 100.000 fusils d’assaut AK-47 au Venezuela sentait l’hypocrisie à plein nez étant donné les près de 3 milliards de dollars d’aide militaire accordée par les Etats-Unis à la Colombie au cours des six dernières années. Cependant, l’hypocrisie ne s’arrêta pas là. L’administration Bush a récemment déclaré qu’elle vendrait des avions de combat F-16 au Pakistan, un geste qui risque fort de déstabiliser une des régions les plus explosives de la planète.

Le secrétaire à la Défense a commis une erreur en affirmant que l’armée vénézuélienne avait 32.000 hommes alors qu’elle compte 100.000 soldats et 30.000 réservistes. Rumsfeld a laissé percer les motivations à l’origine de cette erreur lorsqu’il déclara : « Je ne peux imaginer ce qu’il adviendra de ces 100.000 fusils AK-47. » Le secrétaire à la Défense laissait clairement sous-entendre que le gouvernement Chavez pourrait fournir ces armes aux guérillas colombiennes. Rumsfeld a non seulement avancé un chiffre erroné sur le nombre de militaires vénézuéliens, mais il a aussi omis de remarquer que l’armée vénézuélienne est actuellement équipée de vieux fusils FAL d’origine belge.

En contraste, l’armée colombienne est équipée de fusils d’assaut modernes, des Galil israéliens et des M-16 états-uniens, tout en bénéficiant de la plus grosse aide militaire US au cours des cinq dernières années, à l’exception d’Israël et de l’Egypte. Dans le même temps, l’armée colombienne a reçu plus de 65 hélicoptères Blackhawk et Huey et crée de nouveaux bataillons d’élite formés par les forces spéciales de l’armée états-unienne. Elle bénéficie aussi de l’accès aux moyens de renseignement hi-tech modernes des Etats-Unis.

S’il y a une course aux armements en Amérique du Sud, elle est clairement provoquée par l’accroissement de l’aide militaire des Etats-Unis à la Colombie sous couvert de guerre contre la drogue et contre le terrorisme. Le renforcement massif de l’appareil militaire colombien a certainement de quoi préoccuper le gouvernement vénézuélien étant donné que Washington et Bogota ont été les premiers et les seuls gouvernements [1] à reconnaître le régime issu du coup d’état éphémère qui renversa le président Chavez en avril 2002.

Il n’y a rien de surprenant dans les commentaires de Rumsfeld sur les achats d’armes du Venezuela. Ils ne sont que les derniers d’une longue liste de rhétorique anti-Chavez formulée par l’administration Bush dans l’intention de déstabiliser le gouvernement vénézuélien. Le rapport annuel sur les droits de l’Homme publié récemment par le Département d’Etat critique sévèrement le Venezuela pour ses violations des droits de l’Homme. Par opposition, il félicite d’une manière risible la Colombie pour son bilan en la matière, malgré le fait que le pays est parmi les premiers au monde en termes de massacres, d’enlèvements, d’assassinats de dirigeants syndicaux, d’enseignants et de défenseurs des droits humains. L’administration Uribe dépasse aussi largement le gouvernement Chavez en termes de détentions arbitraires et du degré d’impunité qui règne dans le système judiciaire du pays.

Le fait que la Colombie soit un de plus grands désastres au monde en ce qui concerne les droits de l’Homme fut souligné récemment par la Cour pénale internationale annonçant une enquête sur l’armée et les escadrons paramilitaires d’extrême droite du pays. Selon Luis Moreno, le procureur en chef de la CPI, « l’information que nous avons reçue jusqu’ici indique que des milliers de personnes ont été tuées, disparues, enlevées et déplacées de force depuis le 1er novembre 2002 ». Il n’y a rien qui indique une telle violation des droits de l’Homme au Venezuela sous la présidence de Chavez.

Le rapport du Département d’Etat, les récentes déclarations de Rumsfeld et de nombreux autres exemples d’anti-chavisme montrent clairement les objectifs de l’administration Bush dans la région : soutenir ceux qui participent au projet des Etats-Unis d’étendre le néolibéralisme et diaboliser ceux qui critiquent ce programme. Il n’y a pas de meilleur exemple que les positions et la rhétorique contrastées de l’administration Bush envers le Venezuela, souvent critique de l’impérialisme des Etats-Unis, et la Colombie, l’actuel enfant modèle du néolibéralisme.

Les propos de Rumsfeld laissant entendre que les achats d’armes du Venezuela pouvaient mener à une course aux armements dans la région paraissent hypocrites et irresponsables à la lumière de la récente décision des Etats-Unis de vendre des avions de combat F-16 au Pakistan. Une telle décision, qui est à l’évidence une récompense au Pakistan pour son soutien dans la guerre contre le terrorisme, ne pourra qu’aggraver les tensions entre le Pakistan et l’Inde. Les deux pays possèdent déjà 744 avions de combat, mais la vente des Etats-Unis risque de rompre l’équilibre militaire. Un tel geste est particulièrement dangereux étant donné le fait que ces deux pays se sont déjà faits plusieurs fois la guerre et que tous les deux possèdent l’arme nucléaire.

Les représentants de l’administration Bush ont laissé entendre qu’ils pourraient compenser ce déséquilibre en vendant aussi des avions F-16 à l’Inde. Un tel cynisme de leur part dans l’Asie du Sud permettrait au complexe militaro-industriel US d’empocher des millions de dollars qui auraient pu servir à soulager la grande misère qui règne à la fois au Pakistan et en Inde. Mais ceci n’est pas nouveau. Après tout, la grande majorité des 3 milliards de dollars d’aide militaire US à la Colombie de ces six dernières années n’a jamais quitté le territoire des Etats-Unis - elle est allée directement aux compagnies US qui fabriquent les hélicoptères et les armes envoyés en Colombie. Dans cette période de l’après guerre-froide, les affaires continuent pour le principal exportateur d’armes de la planète. Et logiquement, l’instabilité mondiale est un facteur essentiel pour assurer une croissance soutenue de l’industrie de l’armement.