30 juin 2005
Résistance et souveraineté du peuple bolivarien
Résistance et Souveraineté du Peuple Bolivien
Adolfo Perez Esquivel
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La Bolivie a enduré la violence structurelle tout au long de son histoire. Les luttes des mineurs, des paysans et des autres secteurs sociaux mettent aujourd'hui en évidence la grave situation que vit ce pays face à l'inertie et à la complicité des gouvernements qui ont toujours privilégié les secteurs du pouvoir et laissé volontairement le peuple dans l'oubli. Mais le peuple a réagi par la résistance sociale face à l'appauvrissement toujours plus important de la population qui doit supporter les fautes des politiques et subir des programmes qui négligent les besoins de base et les ressources nécessaires à la santé, à l'éducation, au travail et à une vie digne. Le peuple constate l'augmentation de la faim, de la pauvreté et de l'exclusion sociale, alors que ses richesses s'en vont hors du pays. Quand les Boliviens réagissent face aux injustices, on les accuse d'être des subversifs et des violents à cause de leurs réclamations sociales, et la seule réponse de l'Etat, c'est la répression.
Dans bien des pays, les gouvernements appliquent ce qu'on appelle "les lois anti-terroristes", ce qui signifie pour eux que toute protestation sociale est liée avec le terrorisme et non pas avec le droit des peuples.
Le peuple bolivien possède beaucoup de ressources et de richesses qui lui appartiennent, mais les bénéfices tirés de ces richesses ne parviennent jamais jusqu'à lui; elles sont pillées par les multinationales et par l'oligargie locale qui les accumulent et ne redistribuent jamais les gains.
La démission du Président Carlos Mesa met en évidence les fortes pressions qui ont provoqué l'ingouvernabilité du pays et à l'augmentation des tensions qui génèrent le chaos et la violence. Tout cela sous la menace d'un possible coup d'état militaire, appuyé par les Etats-Unis, pour favoriser tous ceux qui veulent protéger leurs intérêts économiques et politiques dans les hydrocarbures et surtout dans le gaz. Malheureusement, il y a eu déjà un mort et deux blessés, victimes de cette violence institutionnelle.
Dans le même cadre que cette situation, un des faits préoccupants aujourd'hui, c'est l'accord qui vient d'être signé entre les Etats-Unis et le gouvernement du Paraguay pour permettre l'entrée des troupes nord-américaines dans ce pays avec une totale impunité. D'autre part, l'intervention de l'ambassadeur nord-américain en Bolivie est ausi un signal d'alerte sur les manigances en cours pour empêcher que Evo Morales, le dirigeant du MAS (Mouvement vers le Socialisme), accède à la présidence de la Bolivie.
Des antécédents à haut risque existent aussi quand le gouvernement de Bush "ordonne" au Secrétaire Général de l'OEA (Organisation des Etats Américains) de surveiller attentivement les événements de Bolivie et de prendre, si nécessaire, les "mesures adéquates". Il ne serait pas extraordinaire qu'en disant cela, il pense à la proximité des troupes nordaméricaines au Paraguay qui pourraient déclancher une invasion semblable à celle d'Haïti avec les graves conséquences que subit actuellement ce pays qui doit supporter les troupes d'occupation, la violence et l'augmentation de la pauvreté.
En Bolivie, la convocation d'une Contituante et l'appel à des élections législatives anticipées sont actuellement en débat au Parlement qui n'a pas encore décidé. L'Eglise Catholique elle-même demande que soient prises ces deux décisions pour parvenir au plus tôt à la stabilité constitutionnelle et à la normalisation du pays.
Après de fortes tensions au Parlement et les démissions de Hormando Vaca Diez, président du Congrès, et de Mario Cossio, président de la Chambre des députés, c'est le président de la Cour Suprême de Justice, Eduardo Rodriguez, qui assume la présidence de la Bolivie. Il devra convoquer à des élections anticipées dans les 90 jours.
Le dirigeant du MAS, Evo Morales, réclame la nationalisation des ressources du peuple que sont les hydrocarbures et le gaz, ce à quoi s'opposent les entreprise de ce secteur, alliées avec les intérêts du gouvernement des Etats-Unis.
La violence structurelle et sociale a profondément dégradé les conditions de vie dans le pays, et la réaction du peuple est légitime quand il réclame ses droits qui lui sont systèmatiquement refusés.
Les événements s'accélèrent et la situation change rapidement. Nous espèrons que le sens commun, qui s'est transformé dans le moins commun de tous les sens, permettra aux dirigeants politiques et aux organisations sociales de Bolivie de trouver le chemin pour parvenir à des solutions alternatives dans le respect du peuple bolivien qui réclame de profonds changements dans les institutions de l'Etat. Nous espérons aussi que ces changements que le peuple réclame se réaliseront sans violence dans le dialogue et resteront centrés sur la recherche du bien commun.
Le problème que vit la Bolivie n'est pas un fait isolé du reste du continent latino-américain où tout le monde souffre des politiques néo-libérales imposées par le FMI, la Banque Mondiale et le Département d'Etat nordaméricain qui exigent toujours la privatisation des entreprises nationales, des services et des ressources naturelles.
Un grand débat s'ouvre aujourd'hui pour analyser le type de démocratie que vivent les peuples , démocratie plus formelle que réelle, délégative et non participative.
Quand les peuples votent, le jour d'après, ils restent sans défense devant les décisions gouvernementales. Ils ont délégué le pouvoir à ceux qui les gouvernent et, comme citoyens, ils restent exclus des décisions de l'Etat.
Le système démocratique qui nous est imposé est en crise et il est nécessaire à présent de surmonter ces situations de démocraties délégatives qui font que les peuples se retrouvent sans défense et restent soumis au remboursement des dettes extérieures, à la privatisation des entreprises nationales et des ressources naturelles. Cela les amènent à la dépendance et à la perte de leur souveraineté.
Comme disent nos frères indigènes de la région du Cauca en Colombie: "Nous devons faire cheminer la parole de la résistance", c'est à dire récupérer le véritable sens des paroles et aller vers la construction de démocraties participatives pour que les grands thèmes et les problèmes qui se posent aux peuples aujourd'hui et qui se poseront dans le futur, puissent être traîtés à travers des plébicites, des consultations populaires et des referendum afin qu'ils gardent la possibilité de révoquer les mandats des gouvernants et des fonctionnaires qui ne remplissent plus leur devoir d'être au service du peuple.
Les événements qui se passent dans le continent ne sont pas des faits isolés. Des émergences sociales sont créées par la résistance sociale des peuples contre les injustices, comme c'est le cas dans le soulèvement du peuple bolivien.
D'autres émergences ont aussi surgi dans plusieurs pays, comme la récente rébellion populaire en Equateur contre un gouvernement qui avait trahi son propre peuple. De même en Argentine face à un gouvernement incapable qui a conduit le pays à une débâcle économique et à l'augmentation de la pauvreté.
Le continent latino-américain délibère actuellement pour promouvoir des actions capables d'apporter les changements que les peuples demandent, alors que les politiques néo-libérales prétendent globaliser la misère, la marginalité et la domination.
Le peuple bolivien a donné, tout au long de son histoire, des exemples évidents de résistance et de dignité et, aujourd'hui, il hausse à nouveau la voix pour éviter le saccage de ses ressources qui affecte le présent et l'avenir du pays.
Les peuples du continent doivent rester en état d'alerte face aux politiques imposées par les centres du pouvoir dominant et développer entre eux la solidarité et l'entraide. Aujourd'hui, c'est la Bolivie, demain ce sera peut-être tous nos peuples.
Buenos Aires, le 11 juin 2005.
13:15 Publié dans Les luttes en Amérique latine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



